La dette française sous la tutelle invisible des marchés

Après l’adoption tardive par 49.3 du projet de loi de finances 2026, début février, le sujet explosif de la dette publique avait été mis sous le tapis, municipales oblige. Une trêve de courte durée. Dans le sillage de la guerre en Iran, le fardeau de l’Etat français – près de 3 500 milliards d’euros – a vite rattrapé le gouvernement. Alors que les marchés financiers surveillaient depuis plusieurs mois avec un peu de nervosité le déficit hexagonal, le conflit au Moyen-Orient a accentué la pression. Le taux à 10 ans auquel emprunte la France pour se financer a grimpé de 3,2 % à 3,7 % en l’espace de quelques semaines, passant par un pic à 3,9 %, du jamais vu depuis la crise financière de 2008. En raison du blocage prolongé du détroit d’Ormuz et de l’explosion des prix des carburants, les investisseurs ont anticipé une future hausse des taux directeurs de la Banque centrale européenne pour juguler l’inflation.

L’addition pourrait être salée. L’économiste et consultant indépendant Norbert Gaillard, spécialiste du risque souverain, a sorti sa calculette. Cette année, l’Agence France Trésor prévoit d’émettre 310 milliards d’euros d’obligations sur les marchés. « Pour un tel besoin de financement, composé à 85 % de dette à 10 ans, 5 % à 30 ans et 10 % à court terme, le surcoût serait d’environ 10 milliards d’euros sur un an si les taux d’intérêt se maintenaient à ce niveau », détaille l’expert. La facture s’élève même déjà, selon lui, à 500 millions d’euros depuis le début de l’opération militaire israélo-américaine. Une dynamique qui alourdirait encore un peu plus une charge de la dette qui approchait 60 milliards d’euros en 2025, montant qui risque de doubler à l’horizon 2030.

La France dépendante des marchés

Une telle pression sur nos finances publiques menace durablement notre souveraineté budgétaire et monétaire. « Elle est fragilisée par la dépendance intégrale aux jugements des marchés financiers, souligne Benjamin Lemoine, chercheur CNRS au centre Maurice Halbwachs. Loin de n’évaluer que des données chiffrées et froides, ils expriment des goûts et des dégoûts : s’ils n’aiment pas l’instabilité en soi, ils craignent encore plus des orientations politiques qui pourraient remettre en question le paiement sacralisé de la dette. »

Un cas extrême qui ne dépend pas toujours du niveau d’endettement. « Il n’existe pas de chiffre scientifique pour définir le maximum toléré. Certains pays font faillite avec des ratios très bas. D’autres, comme le Japon, dépassent largement le seuil des 250 % du PIB et continuent de fonctionner », rappelle Zsofia Barta, professeure associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. La France n’en est certes pas encore là, mais elle se doit de maintenir une forme de stabilité et un semblant de volonté de mieux gérer ses finances publiques. « La politique permanente de séduction des créanciers, de construction de la dette française comme ‘l’habitat préféré’ des investisseurs implique de maintenir certaines politiques économiques et notamment celle de l’offre », explique Norbert Gaillard.

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La Grèce est toujours nettement plus endettée que la France, ma sa trajectoire est nettement meilleure.

Parmi les prêteurs qui continuent de faire confiance à la France et de financer sa dette, 55 % sont des non-résidents. « Peu de pays affichent un tel taux, à part la Belgique ou Chypre, pointe Norbert Gaillard. Nous sommes dans une situation particulière où nous avons pris l’habitude de solliciter régulièrement les banques centrales étrangères, les fonds et les compagnies d’assurance privées. C’est, dans un sens, bon signe : cela signifie que nous bénéficions d’une bonne réputation internationale et de la confiance des grands acteurs économiques. »

« Longtemps cette stratégie a constitué un leitmotiv de la technocratie française : conquérir le marché global de la dette, c’est bâtir et asseoir la souveraineté de la France dans le monde financier », ajoute Benjamin Lemoine. Serait-il avisé de revenir à une base de créanciers plus nationale, comme ce fut le cas historiquement ? Pas forcément. « Au niveau d’endettement actuel, il serait tout aussi dangereux que les banques locales détiennent toute la dette : si elles vont mal, l’Etat ira mal, et inversement. Au moins, aujourd’hui, le risque est diversifié », estime Zsofia Barta.

L’Etat redevable ?

Revers de la médaille : la France se doit d’être réglo vis-à-vis de certains prêteurs clés, qui sont aussi ses grands clients ou qui engagent des projets d’envergure sur son territoire. En théorie, « on emprunte, et le créancier demande simplement à être remboursé en temps et en heure. Dans les faits, c’est beaucoup plus complexe », relève Norbert Gaillard.

L’économiste cite notamment l’exemple des pays du Golfe. « Nous entretenons avec eux une interdépendance financière forte. L’asymétrie est claire : les Emiratis, par exemple, nous ont prêté de l’argent et nous ont acheté des Rafale. C’est une imbrication économique et commerciale. »

Le cas de la Chine est plus délicat. La deuxième puissance économique mondiale détient de la dette française, « ce qui peut expliquer des relations franco-chinoises relativement bonnes. Il y a de grands débats sur la posture européenne à adopter, avec des voix discordantes dont certaines considèrent Pékin comme l’ennemi numéro un. Mais dans quelle mesure peut-on se permettre de rompre avec elle ? » s’interroge Norbert Gaillard.

Pour le directeur général de Bpifrance Nicolas Dufourcq, omniprésent sur le sujet de la dette dans les médias ces derniers mois, il est impensable que la Chine arrête un jour de nous financer. En revanche, le haut fonctionnaire a tiré la sonnette d’alarme le 27 mars dernier sur RTL face au risque de dépendance à « des Etats prédateurs ». Auprès de L’Express, Nicolas Dufourcq précise ses propos : « Se placer dans une situation de finances publiques périlleuse, c’est comme affaiblir son système immunitaire : quand la maison est ouverte, les prédateurs comme la Chine et les Etats-Unis s’y engouffrent. C’est une question de puissance. Nous entrons dans un monde où l’on vit au jour le jour. » Contrainte financièrement, la France n’est plus en mesure d’investir pour son avenir et voit déjà ses concurrents imposer leur technologie et leur savoir-faire sur le territoire. Au risque de voir sa souveraineté se dissoudre dans une dépendance non plus seulement financière, mais structurelle.

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