« La crise qui vient pourrait faire passer le Covid pour peu de choses » : Robert Friedland, le regard décapant de l’oracle du cuivre
Son nom est murmuré, avec un brin de fascination, par les plus fins connaisseurs du secteur des métaux. Ses tweets sont cités comme arguments d’autorité par les analystes et les traders. Robert Friedland, fondateur et coprésident exécutif d’Ivanhoe Mines, grand producteur mondial de cuivre, plaisante volontiers avec Donald Trump et serre la main du prince saoudien Mohammed ben Salmane avec aisance. A 75 ans, regard vif et sourire malicieux, l’homme d’affaires ne manque pas une séance de sport, même en cette journée de congrès sur les matières premières, le mois dernier, à Lausanne. Sa devise – « everything affects everything », « tout perturbe tout » – est plus pertinente que jamais depuis le blocage du détroit d’Ormuz et ses effets en cascade sur les chaînes d’approvisionnement. « Vous vous souvenez du Covid ? La crise qui arrive pourrait le faire passer pour bien peu de choses, lâche-t-il. C’est comme un gigantesque crash de train au ralenti ».
Comment qualifier Robert Friedland ? Transgressif, si l’on rappelle son procès pour possession de drogue, à 21 ans. Aventurier, lui qui a voyagé en Inde en pleine vague hippie – période durant laquelle il a notamment côtoyé Steve Jobs, le cofondateur d’Apple. Visionnaire, surtout. C’est lui qui a alerté, avant l’heure, sur les tensions qui menacent les matériaux critiques nécessaires à l’électrification. Dans le monde entier, il est l’invité star des conférences dédiées au secteur minier. « Tout ce que vous touchez a été cultivé ou a été extrait des mines », répète-t-il inlassablement. L’homme d’affaires a pris l’habitude de se promener lentement sur scène, livrant ses prévisions glaçantes sur le marché du cuivre face à une audience silencieuse. « Pour maintenir une croissance de 3 % du PIB mondial, nous devrons extraire au cours des 18 prochaines années la même quantité de cuivre qu’au cours des 10 000 dernières années, sans compter la demande liée aux véhicules électriques et aux centres de données », décrit-il auprès de L’Express. La faute au décalage entre la vitesse de la technologie – dont les data centers – et la lenteur d’extraction des ressources nécessaires à leur construction.
Des plaines canadiennes à l’Afrique
Au fond, Robert Friedland a l’âme d’un explorateur. En quête permanente de nickel, de cuivre ou d’autres métaux nécessaires à la transition énergétique, il a fait de la planète entière son terrain de chasse. Quitte à choisir des zones où les colosses du secteur n’osent pas s’aventurer. « La bonne mine pourrait être n’importe où : si vous voulez trouver un œuf de Pâques, vous ne pouvez pas chercher là où votre frère ou votre sœur a déjà regardé », résumait-il dans une vidéo pour le Canadian Mining Hall of Fame en 2016. C’est cet état d’esprit qui l’a poussé à prospecter dans le désert mongol, où il a orchestré le développement de l’immense gisement d’or et de cuivre Oyou Tolgoï, avant qu’il ne soit racheté par le mastodonte Rio Tinto.
Sa carrière n’avait pourtant pas démarré sous les meilleurs auspices. A la fin des années 1980, sa première société, Galactic Resources, fait scandale lorsque sa mine du Colorado provoque une fuite de cyanure dans une rivière. L’entreprise fait faillite et Friedland s’exile à Singapour. Quelques années plus tard, la chance tourne : en 1993, deux employés de sa nouvelle société Diamond Fields Resources partis à la recherche de diamants découvrent, par hasard, un gisement de nickel. Le site, à l’est du Canada, attise la convoitise de plusieurs acteurs. Au terme de féroces enchères, il est racheté pour plus de 4 milliards de dollars. Pour Friedland, c’est le jackpot. Aujourd’hui, l’activité d’Ivanhoe Mines est surtout concentrée en Afrique. En République démocratique du Congo, sa mine de cuivre de Kamoa-Kakula est, d’après ses mots, « la plus verte au monde ». Mais l’empire Friedland est loin de se limiter aux seuls métaux : il s’étend au cinéma – le milliardaire a coproduit la comédie américaine Crazy Rich Asians – ou encore à la construction navale, avec sa compagnie Ivanhoe Atlantic.
Réinventer la mine
Invité à la Maison-Blanche en début d’année pour le lancement du Project Vault – la réserve stratégique de minéraux -, Robert Friedland s’est réjoui du soutien de l’administration américaine à la réindustrialisation. Reste que le secteur minier cumule les peines : difficultés pour attirer les jeunes talents, délais d’obtention de permis trop longs… « Il faut repenser l’exploitation minière, plaide Robert Friedland. Elle doit se développer de manière plus propre et plus écologique. Bien sûr, cela coûte plus cher, vous devrez donc payer votre téléphone plus cher ». Le Vieux Continent, lui, n’est pas à la hauteur du défi, estime le dirigeant. L’initiative de Bruxelles pour les matériaux critiques ? « Ce sont des pas de bébé, tranche-t-il. L’Europe n’a pas eu de réindustrialisation intégrée, elle est dans la position la plus vulnérable dans cette crise et se contente d’assister à la scène. La Chine peut vous avaler au petit-déjeuner ! La France veut passer à la semaine de quatre jours, alors que les Chinois travaillent onze jours par semaine. L’Europe est en train d’être transformée en Disneyland ; à terme, seuls les riches touristes chinois viendront pour continuer à tout acheter chez Hermès à Paris. (En français) C’est une catastrophe, n’est-ce pas ? ».
A l’heure où tous les regards sont tournés vers le détroit d’Ormuz, Robert Friedland craint le pire. « Avec le soutien militaire de la Russie et technologique de la Chine, l’Iran pourrait devenir une superpuissance ». Mais au désespoir, le magnat préfère l’ironie. « L’administration Trump s’apprête à révéler les documents gouvernementaux relatifs aux ovnis. Qui sait, peut-être que des extraterrestres pourront venir sur Terre et nous dire d’arrêter de nous entretuer ? Ce serait une bonne chose ».



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