« Quand on est aventurier, on est entrepreneur » : les leçons de leadership de Stéphanie Gicquel
Stéphanie Gicquel court, elle court beaucoup, longtemps, vraiment très longtemps. Le samedi 27 juin, sous une chaleur étouffante, elle a remporté pour la cinquième fois l’Ultramarin : 175 kilomètres de course à travers le golfe du Morbihan bouclée en 17 heures. Stéphanie Gicquel est vice-championne du monde du 100 kilomètres et elle détient le record du monde de la plus longue expédition en Antarctique : 2 045 kilomètres en 74 jours. La jeune femme est aussi exploratrice, aventurière, écrivaine. Un éventail d’expériences à des années-lumière de sa vie d’avant, quand elle était avocate d’affaires dans un grand cabinet américain et passait ses nuits sur des dossiers de fusion-acquisition. Pour L’Express, Stéphanie Gicquel revient sur ce changement radical de vie, marqué par l’effort et la persévérance.
Une interview issue du podcast Anatomie d’une décision, à écouter sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de cet article.
L’Express : Plantons le décor. Nous sommes en février 2010, vous rentrez de vacances avec votre conjoint et là, dans une brasserie parisienne, vous décidez de changer de vie et de devenir aventurière. Quelques jours plus tôt, vous aviez embarqué sur un bateau à Ushuaia, à la pointe sud de l’Argentine, et longé les côtes glacées de l’Antarctique. Depuis ce jour, ces grandes montagnes blanches vous obsèdent et vous ne pensez qu’à rechausser vos chaussures de randonnée. Qu’est-ce qui vous fait basculer ce jour-là ?
Stéphanie Gicquel : Je suis revenue totalement fascinée par le continent antarctique. A cette époque, j’avais déjà exploré le Groenland et le Spitzberg, lors de raids de deux à trois semaines. J’étais avocate, donc j’avais très peu de disponibilité et de congés. Mais au cours de ces vacances-là, j’ai eu l’intuition et le désir irrépressible d’aller au-delà des côtes, au-delà des montagnes. J’ai su instinctivement qu’un jour je reviendrai en Antarctique pour un projet de bien plus grande ampleur que ceux que j’avais déjà menés. Depuis mon enfance, je rêve de voyages. Je suis allée finalement vers ce qui m’a toujours fait vibrer. La bascule ne s’est pas faite du jour au lendemain. Quand j’ai pris cette décision, je n’imaginais pas que je deviendrais exploratrice à temps plein.
Pour préparer ce changement de vie, avez-vous construit une sorte de « business plan » de votre futur ?
Chaque expédition en requiert un. La première – la traversée de l’Antarctique – était une aventure de trois mois, longue et onéreuse, qui nécessitait effectivement une préparation très exigeante. Et pas seulement sur le plan physique. Il a fallu recruter deux équipes – une sur le terrain, une autre à distance –, mettre au point la logistique, et surtout trouver des moyens financiers. En clair, lever des fonds…
Comme si vous lanciez une start-up…
Exactement. En fait, quand on est aventurier, on est entrepreneur. Je suis convaincue que ce sont deux mondes très semblables par l’état d’esprit, mais aussi par les ressources que l’on doit déployer pour atteindre ses objectifs. C’est très différent du sport de haut niveau que je pratique. Dans ce cas-là, on est surtout concentré sur l’entraînement. Lorsqu’on prépare une expédition, il faut certes s’entraîner, mais gérer aussi tout l’administratif et la logistique.
Quelle a été la réaction de vos collègues lorsque, des mois plus tard, vous leur annoncez votre départ ?
Quand ils ont su que je partais traverser l’Antarctique, beaucoup ont trouvé cela fascinant. Mais en même temps, à leurs yeux, je sortais complètement du rail. Le monde du droit est un univers très normé, fait d’injonctions et de stéréotypes, dans lequel il est fréquent de s’autocensurer, du fait des pressions sociales notamment. Avouons-le, j’ai renoncé à mon confort matériel. L’exploration est un monde très incertain dans lequel on gagne beaucoup moins bien sa vie que celui du droit.
Concrètement, comment fait-on pour gagner sa vie en tant qu’aventurière ? Quel est le modèle économique de la start-up Stéphanie Gicquel ?
On ne « gagne pas sa vie » en réalisant des expéditions. C’est très différent, par exemple, du marathon où on peut remporter des primes. Il faut donc lever des fonds. J’ai dû trouver des sponsors et développer, depuis plus de dix ans, une activité de conférences et de formations en entreprise. J’écris aussi des livres. Mis bout à bout, tout cela me permet de gagner ma vie. Lorsque je cours le long des chemins de grande randonnée, lorsque je pars en expédition, beaucoup d’idées me viennent à l’esprit. Je peux passer des heures et des jours à réfléchir sur les liens entre instinct de vie et de survie, entre résilience et persévérance. Aujourd’hui, je suis en train d’écrire un nouveau livre qui sortira l’année prochaine sur l’adaptation du corps.
Après quoi courez-vous ? Le plaisir un peu masochiste de repousser toujours plus loin les limites de son corps ?
J’aime la vie. Dans toutes ses facettes, c’est la passion de la vie qui prime. Lorsque j’étais avocate d’affaires, j’ai adoré plonger dans mes dossiers et découvrir le monde économique. Lorsque j’ai exploré les régions polaires, j’ai adoré découvrir de nouveaux paysages. C’est la passion de la vie, la soif de connaissance qui me pousse. Ce qui est intéressant dans la décision que j’ai prise il y a maintenant des années, c’est qu’elle n’était pas motivée par l’idée de changer de vie mais par l’envie d’aller vers des univers qui m’étaient inconnus. Et plus encore, le besoin d’écouter ma petite voix intérieure : c’est en faisant ce qui nous fait vraiment vibrer que nous pouvons être les meilleurs. Aujourd’hui, j’explore davantage les capacités du corps humain. Je parle souvent de repousser les limites et non de les dépasser. Car dans ce cas, notamment en expédition, la mort est au bout du chemin. Il y a encore beaucoup d’explorateurs qui laissent leur vie en Antarctique et en Arctique. C’est une réalité.
Vous parlez du plaisir de l’effort. Collectivement, l’avons-nous perdu ?
La société a perdu le goût de l’effort, c’est certain. Nous vivons dans une quête de confort qui n’accepte plus le temps long. Une société d’immédiateté, où tout doit arriver très vite, les biens que l’on achète, les résultats que l’on espère. Or, si le résultat est atteint sans le chemin, il n’a pas la même saveur. Je dis souvent que « le sommet n’a de sens que par la pente qui y mène ». Si je ressens aujourd’hui une forme de plénitude alors que je viens de gagner l’Ultramarin pour la cinquième fois, c’est parce que cette victoire est le fruit de mois et d’années d’entraînement, le soir, la nuit. L’effort est ce qui apporte la plénitude, beaucoup de joie et une forme de sérénité par rapport à soi-même, par rapport au temps qui passe.
Qu’est-ce que votre expérience d’exploratrice et de sportive de haut niveau peut apporter au monde de l’entreprise ?
La capacité à surmonter les obstacles. Un obstacle, il faut le visualiser en amont, ce qui permet de mieux l’accepter le moment venu et de conserver toute son énergie pour continuer à aller de l’avant. L’effort, la persévérance, le sens que l’on donne à son travail sont des valeurs que l’on retrouve aussi dans l’entreprise. L’organisation d’une expédition est une question de management : comment choisir ses équipes, s’entourer, les motiver…
Si tout était à refaire, que vous feriez différemment ?
J’ai connu pas mal d’échecs dans ma carrière. On a souvent l’impression que tout me réussit alors que c’est vraiment loin d’être le cas… J’ai fait des erreurs, j’ai eu beaucoup d’accidents. J’ai même pensé à un moment que je ne pourrai plus courir, qu’il y avait une force qui ne voulait pas que je parte à travers l’Antarctique. Mais j’ai persévéré. A posteriori, j’ai compris que si j’avais rencontré autant d’échecs, c’est parce qu’il me manquait les codes. Je suis partie d’un point de départ très – trop ! – éloigné du point d’arrivée. J’ai évolué tardivement dans le sport de haut niveau, j’ai donc dû rattraper ce que l’on aurait pu m’enseigner avant, que j’aurais pu apprendre. Je le répète à tous les entrepreneurs que je croise : intégrez des réseaux, il y en a pleins ! C’est crucial pour tirer des leçons des échecs des autres.



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