L’IA va-t-elle tuer Wikipédia ? L’encyclopédie en ligne fait de la résistance

Sous le pseudonyme de « Dirac », Miguel Tremblay est une légende discrète du Wikipédia francophone. Vingt-trois ans d’ancienneté, plus de 17 000 contributions, quelque 200 articles créés de son initiative comme le « pouce » comme unité de mesure ou la « chopine », le verre à bière. Ces derniers mois, ce physicien de profession s’est démultiplié, ajoutant à la célèbre encyclopédie en ligne une cinquantaine de portraits de Québécoises primées, et des pages entières sur les législatures de la plus française des provinces canadiennes, depuis 1847. Un volume qu’il n’aurait « jamais pu produire sans l’IA générative », reconnaît-il sans ciller. « Dirac » montera sur scène à la Wikimania — la grand-messe annuelle du mouvement, qui se déroulera à Paris pour la première fois de son histoire entre le 21 et le 25 juillet — pour en discuter à voix haute. « L’exercice le plus « wikipédien » qui soit, la paraphrase, soit reformuler une source pour l’exposer sans la recopier mot pour mot, est précisément ce que les modèles réussissent le mieux », confie le bénévole.

L’aveu est courageux. Car l’IA générative et sa nuée de chatbots de ChatGPT à Claude, Gemini ou Grok, hérisse le poil de ses camarades. Tremblay le concède volontiers. Sur la version anglophone de l’encyclopédie, un vote communautaire a purement banni les modèles ; la francophone, plus pragmatique, se borne à les « déconseiller vivement » aux volontaires. En juin, le cofondateur de l’encyclopédie en ligne, Jimmy Wales, estimait ne pas avoir « assez confiance » en la technologie. La défiance est compréhensible. Wikipédia, gratuite et foisonnante, est l’une des sources préférées des IA, qui absorbent, résument, morcellent et recrachent son savoir à des millions d’internautes. La nourrir à son tour de ce texte régurgité a tout l’air d’un cercle vicieux. Mais la méfiance a une racine plus ancienne. « Wikipédia s’est construite contre le vandalisme, et elle voit d’abord l’IA comme un vandale d’un genre nouveau », analyse Alexandre Hocquet, historien des sciences à l’université de Lorraine. Insidieuse, difficile à débusquer, capable de tordre une source sans en avoir l’air. Outre-Atlantique, la communauté s’est dotée d’une arme radicale : la suppression immédiate de tout article manifestement pondu par un grand modèle de langage (LLM), un traitement d’ordinaire réservé aux violations flagrantes de droits d’auteur. L’artillerie lourde, pour ce que beaucoup voient comme le loup dans la bergerie.

Faire payer les Big Tech

Car l’IA ne pose pas qu’un problème de contenu. Sans que sa responsabilité soit précisément quantifiée, le trafic humain sur l’encyclopédie — septième site le plus visité au monde selon Semrush, une société spécialiste de la visibilité en ligne — a reculé de 8 % entre 2024 et 2025. L’Express a relevé une baisse annuelle de 10 % en juin, sur les seules pages francophones. L’arrivée imminente des « AI Overview » en France — ces résumés que Google place en tête de ses résultats et qui répondent directement, sans nécessiter le moindre clic — ne devrait pas inverser la tendance. À l’image de la presse, Wikipédia se retrouve relégué au statut de source indispensable mais invisible.

Celle-ci coûte cher, de deux manières. D’un côté, l’encyclopédie en ligne perd l’occasion de renvoyer ses lecteurs vers sa page de dons, sa principale ressource, matérialisée par ce « bandeau » d’appel coiffant chaque page. De l’autre, les robots (ou bots) des compagnies d’IA, qui l’aspirent sans relâche, font exploser sa facture d’infrastructure. Ces derniers ratissent jusqu’aux recoins les plus obscurs du site, qui sollicitent davantage les serveurs. 65 % de son trafic le plus cher provient ainsi de robots. « Notre contenu est gratuit, mais il n’est pas gratuit de l’apporter au monde », a rappelé Bernadette Meehan, directrice générale de la Fondation Wikimédia, lors d’une récente interview à la presse japonaise. « On ne peut plus se cacher derrière les principes de gratuité alors que nous investissons humainement et technologiquement depuis des décennies », plaide également auprès de L’Express le directeur général de la BnF, la Bibliothèque nationale de France, Philippe Lonné, exposé à des défis similaires. Un patrimoine numérisé au prix de trente ans d’investissement public ne saurait, selon lui, être capté gratuitement par des acteurs qui en tirent, quant à eux, un usage commercial très lucratif. « Un actif qui a beau être du domaine public reste un actif. »

La solution semble limpide : faire payer les fournisseurs d’intelligence artificielle, bien qu’ils soient dans leur droit. Wikipédia a déjà scellé plusieurs accords avec les leaders du secteur, de Microsoft à Amazon, en passant par le champion tricolore Mistral, en leur offrant un service sur-mesure de siphonnage via une API, une interface logicielle. « Cela restera un gros pansement », tempère Remy Gerbet : ces contrats ne compenseront les millions de dollars de dons annuels venus d’autres sources. La Fondation Wikimédia, qui chapeaute l’encyclopédie, a par ailleurs plafonné ces revenus à 30 % de son budget total, afin de ne pas mettre en péril son indépendance. Les chèques des milliardaires de la tech heurtent, du reste, l’ADN du mouvement : nombre de bénévoles, fidèles au principe du logiciel libre, n’attendent aucune contrepartie, du moment que leur travail sert le monde. S’il existe une défiance face aux grandes plateformes du numérique valorisées plusieurs billions de dollars, la relation est plus ambivalente qu’elle ne le paraît. Google, rappelle Alexandre Hocquet, a longtemps propulsé Wikipédia en tête de ses résultats grâce à son référencement. L’idée de taxer ces géants n’est ni applaudie des deux mains, ni une fin en soi.

L’IA, un sauveur masqué ?

Au sein de Wikipédia, et chez les observateurs de l’encyclopédie, le manque de renouvellement des contributeurs inquiète plus encore qu’un éventuel repli des dons. Cette manne de bénévoles, comme Miguel Tremblay, qui dédie une part significative de son temps libre à la conception, à la correction et à la modification des articles, est en chute libre. Selon les statistiques de l’encyclopédie, le nombre de rédacteurs dans la version francophone est passé d’environ 60 000 il y a 10 ans, à moins de 40 000 aujourd’hui. La tendance est similaire dans la version anglophone, la plus importante du site. Au sein de la francophonie, le petit noyau dur de contributeurs, estimé par Rémy Gerbet à environ un millier de personnes, ne progresse plus depuis de longues années. « Nous avons un vrai enjeu de pédagogie, poursuit le patron de Wikimédia France. Moins de 10 % des lecteurs ont déjà modifié une page. »

Pour rester dans la lumière en dépit de la montée en puissance des chatbots d’IA, l’encyclopédie accroît sa présence sur les réseaux sociaux. Ses comptes TikTok et Instagram, bien suivis, mêlent animations et vidéastes faisant la promotion du savoir de Wikipédia. Souvent, avec des clins d’œil malins à l’actualité, à l’image de la promotion des pages dédiées aux protagonistes de l’Odyssée d’Homère, adaptée au cinéma par le réalisateur Christopher Nolan.

Mais l’intelligence artificielle, ironie de l’histoire, pourrait cette fois se rendre utile. C’est le pari de Chris Albon, qui rejoint quelque part celui de Miguel Tremblay alias « Dirac », qui diffuse ses bonnes pratiques de l’IA générative au sein de Wikipédia. Ce monsieur IA au sein de la Fondation planche sur une multitude d’outils destinés à améliorer le quotidien des incontournables bénévoles. Un pour décharger les « patrouilleurs » de nombreuses corvées de maintenance, un autre qui élabore des ébauches d’articles traduits pour étendre l’influence de l’encyclopédie dans des langues encore pauvres en contenu, en Afrique ou en Asie. Pourquoi pas, bientôt, un assistant permettant de guider les débutants à travers l’élaboration, la modification ou l’enrichissement d’articles ? « J’aimerais que l’on arrive à donner aux contributeurs des outils qui invitent une nouvelle génération à contribuer sans forcément, d’emblée, affronter l’étape intimidante du bouton ‘modifier’ et de l’interface. On vous met le pied à l’étrier en douceur », détaille-t-il depuis son domicile de San Francisco, aux Etats-Unis.

Chris Albon imagine aussi des fonctionnalités grand public. Comme une recherche en langage naturel qui répondrait en renvoyant vers les paragraphes entiers rédigés par les bénévoles, sans les résumer. Le meilleur des deux mondes : l’information vérifiée d’un côté, le travail humain et le style encyclopédique impersonnel et didactique préservé de l’autre. « En matière de savoir, le plus important pour Wikipédia est de maintenir un niveau de qualité très élevé. Et c’est précisément ce que les humains font très bien. Dans une époque où la quantité de contenu bâclé augmente, ce qui se trouve sur Wikipédia n’en a que plus de valeur, et les gens le reconnaîtront. »

Ce chantier de la reconnaissance est clef. Un compromis se dessine autour d’une exigence longtemps jugée incongrue : l’attribution. Wikipédia, qui a toujours déconseillé qu’on la cite, aimerait désormais que les moteurs le fassent d’office dès qu’une réponse s’inspire d’un de ses articles. La Creative Commons, l’organisation derrière la licence CC BY-SA qui régit les conditions d’utilisation du contenu de Wikipédia et de bien d’autres à travers le Web, juge elle-même que créditer ne devrait plus être une préférence, mais une règle. Reste à convaincre les IA de s’y plier. Au risque d’une mort assurée ? L’historien Alexandre Hocquet demeure optimiste. « Au cours de ses 25 ans d’histoire, Wikipédia a toujours eu à se défendre. » Des doutes tenaces sur sa fiabilité aux récentes attaques de l’internationale réactionnaire menée en ligne par Elon Musk, qui a lancé son « encyclopédie » concurrente, Grokipédia. L’accaparement de son savoir par l’IA, un front de plus que Rémy Gerbet observe avec philosophie. « Wikipédia n’a jamais cherché à être très populaire, très consultée glisse le directeur de la branche française. Elle peut accepter de devenir plus discrète. » Mais pas de s’effacer complètement.

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