Les philosophes, nouvelles stars de l’IA ? Pourquoi il faut se méfier de l’emballement médiatique
Le mot est joli, « humanités », mais prononcé à voix haute dans un dîner, il fait frémir les parents. Tandis que les formations d’ingénieurs, de droit ou de commerce propulsent leur progéniture vers des CDI confortables, la philosophie offre des perspectives de carrière guère plus rassurantes que l’école du cirque. Du moins, jusqu’ici. En 2026, les mathématiciens voient l’IA venir à bout de problèmes sur lesquels s’échine leur profession. Les développeurs sont déboussolés par la vitesse à laquelle elle automatise leur métier. Les philosophes, à l’inverse, auraient le vent en poupe.
Tandis qu’en 2024, le taux de chômage des diplômés universitaires en ingénierie informatique a atteint 7,8 %, il plafonne à 5,1 % pour les philosophes, selon les chiffres de la Federal Reserve Bank of New York. The Economist, qui a compulsé les données de l’association nationale des écoles et employeurs américains, pointe une chute du taux moyen d’emploi à temps plein entre 2022 et 2024 de jeunes diplômés dans plusieurs filières réputées sûres telles l’informatique, le génie électrique ou spatial. A l’inverse, les diplômés en philosophie – certes moins nombreux – ont vu leur taux s’améliorer de quelques pourcents.
L’éthique version ChatGPT
C’est que la Silicon Valley leur entrouvre ses portes. Les grands laboratoires d’IA leur offrent missions de conseil, temps partiels voir résidence permanente dans leurs open spaces modernes. Amanda Askell, philosophe écossaise passée par Oxford et titulaire d’un doctorat de New York University consacré à l’éthique de l’infini, est ainsi la principale rédactrice de la « constitution » de Claude, l’IA d’Anthropic. Un document d’une vingtaine de milliers de mots, publié en janvier 2026, censé décrire les valeurs du modèle et qui puise à des sources aussi variées que Kant, la Déclaration universelle des droits de l’homme et les conditions d’utilisations d’Apple. Sam Altman d‘OpenAI assure avoir consulté des centaines de « philosophes moraux » pour bâtir un cadre éthique autour de ChatGPT. Google DeepMind a ses éthiciens maisons. Alors qu’en 2013, à peine 1 % des annonces publiées sur la plateforme de recrutement académique en philosophie PhilJobs mentionnaient l’IA parmi les spécialisations recherchées, cette part a bondi à 16 % en 2025.
De quoi, selon certains, provoquer un nouvel âge de la philosophie après l’école d’Athènes. « Pourquoi les grands laboratoires d’IA recrutent-ils autant de philosophes ? » titrait récemment The Economist. « La revanche des étudiants en philosophie » a surenchéri le New York Times. « Si les laboratoires en recrutent, c’est que les philosophes ont des cadres intellectuels rigoureux pour aborder des paradigmes entièrement nouveaux. Ils seront très utiles à l’heure de l’IA », confirme Henry Ajder, titulaire d’un master en philosophie qui conseille aujourd’hui des entreprises tech et le gouvernement britannique sur le sujet.
L’IA force les humains à expliquer en détail ce qu’ils mettent derrière leurs grands principes. Vous souhaitez lutter contre les discriminations ? Fort bien. Mais à l’heure de le coder, comment traduisez-vous concrètement cet objectif ? Faut-il systématiquement s’astreindre à montrer autant de CV d’hommes que de femmes ? Imposer la parité dans les images générées ? Google, qui avait voulu agir à ce niveau, sait à quel point les meilleures intentions peuvent manquer leur cible. En 2024, une règle qui incitait son IA à produire des visages diversifiés lorsque la couleur de peau n’était pas spécifiée avait conduit à la création d’images aberrantes telles que des soldats nazis de toutes origines.
« Code is law » prévenait dès 1999 le juriste américain de Harward Lawrence Lessig. Les règles codées par les ingénieurs s’appliquent à tous les internautes et régulent notre vie au moins autant que la loi. Résoudre les dilemmes philosophiques n’est dès lors plus un jeu d’esprit, mais une nécessité. Dans le secteur de la défense, où l’IA prend ses quartiers, quel contrôle installer et où ? Combien de secondes laisser à un soldat humain pour valider des recommandations de cibles faites par la machine ? Tout cela n’est plus décidé, sur le terrain par des neurones baignés d’adrénaline, mais dans des bureaux, par des humains fixant des règles, appliquées ensuite avec un froid systématisme. Et dont la moindre erreur sera répliquée des millions de fois. Car « une décision automatisée n’abolit pas la responsabilité humaine, elle la rend seulement moins visible », rappelle Benjamin May, associé du cabinet d’avocats Jeantet.
L’usine de trombones qui déraille
Du roi Midas à La Patte de singe, les contes et légendes nous avertissent depuis la nuit des temps : gare à ce que vous souhaitez. Un vœu mal formulé a des conséquences terribles. C’est ce que Nick Bostrom explique dans Superintelligence, le livre culte de la Silicon Valley. Prenant l’hypothèse que les humains parviennent à créer une IA surpuissante, ce philosophe et futurologue, féru de transhumanisme, assure que demander à l’intelligence artificielle d’optimiser la production d’une usine de trombones pourrait aisément la conduire à utiliser toutes les ressources de la planète et exterminer l’humanité pour remplir au mieux cet objectif.
Mettre les mains dans le moteur, c’est découvrir combien nos valeurs – liberté individuelle, bien commun…- entrent en permanence en conflit. Et diffèrent d’un pays à l’autre. Le célèbre dilemme du tramway le rappelle. Dans cette expérience de pensée, les sondés peuvent faire dévier un train hypothétique d’une voie A vers une voie B. Mais un obstacle se trouve sur chacune de ces voies. Dans certains cas, il s’agira de choisir entre un humain et plusieurs. Dans d’autres, entre un jeune et une personne âgée. Ou entre un humain et un animal. Pas de bons choix ici. Seulement, peut-être, de moins mauvais que d’autres. Selon les pays, les réponses de la majorité changent cependant nettement : les cultures plus individualistes n’arbitrent pas de la même manière que les plus collectives.
« Choc des cultures »
La collaboration des ingénieurs et des philosophes promet cependant d’être un « choc de cultures », sourit Hanan Ouazan, spécialiste de l’accélération de l’IA du cabinet de conseil Artefact. Les premiers vivent dans le concret, les deuxièmes dans la théorie. La tech n’a pas toujours été tendre avec ceux qui veulent la moraliser. En 2020, Google se séparait de l’éthicienne Timnit Gebru, bientôt suivie de Margaret Mitchell. En 2023, Microsoft faisait disparaître son équipe dédiée à l’éthique de l’IA. Plus généralement, pointe Arthur Grimonpont, responsable du plaidoyer du Centre pour la Sécurité de l’IA (CESIA), « les moyens consacrés à la sécurité et à l’alignement des modèles sont dérisoires. Ils représentent sans doute 1 à 5 % des sommes englouties dans la course à la puissance de calcul et à la performance, là où d’autres industries à risque, comme l’aviation, le nucléaire civil ou la pharmaceutique, y consacrent plutôt 30 à 60 % ».
Si le secteur tech remet une pièce dans la machine à philosopher, c’est surtout qu’il y a un intérêt. L’IA générative est si simple à utiliser et si disruptive que les régulateurs, pour une fois, se sont vite saisis du sujet. Les géants du numérique et leurs armées d’avocats et de lobbyistes savent qu’il faut anticiper les reproches et y préparer des réponses pour orienter favorablement la fabrique de la loi. Le secteur tech n’a néanmoins pas de culture philosophique très étoffée – quand bien même les « tech bros » se piquent de stoïcisme en faisant leur yoga et leurs bains glacés. « Ils ont beaucoup travaillé avec la branche logique de la discipline mais connaissent peu les autres », confie un philosophe. La mode dans la Silicon Valley est au conséquentialisme qui analyse toute action au prisme de ses conséquences – un calcul il est vrai plus simple à formaliser.
Nick Bostrom lui-même a relancé le débat cette année avec un nouvel article « Optimal Timing for Superintelligence » dans lequel il force le camp de la prudence à chiffrer le coût du statu quo. « Le texte a le mérite de rappeler que ne rien faire a aussi un prix : 170 000 morts par jour de maladies et de vieillissement. Mais les hypothèses de Bostrom sont bien trop optimistes, notamment le chiffre de 1400 ans d’espérance de vie post-AGI. Si vous posez un prix quasi infini d’un côté de la balance, n’importe quel risque devient acceptable », sourit Hanan Ouazan.
Raisonner en seuls termes de conséquences est du reste réducteur. « La loi ne fonctionne d’ailleurs pas ainsi. Elle tient compte de l’intention de l’auteur d’un méfait », souligne Jonathan Williams, ancien procureur aujourd’hui ingénieur juridique du spécialiste de l’IA appliquée au droit Legora. Un tueur de sang-froid et un automobiliste maladroit peuvent avoir le même nombre de victimes, l’un et l’autre ne représentent en effet pas la même menace pour la société.
« Si l’intelligence s’externalise, réfléchir deviendra un loisir, presque un art »
Jonathan Williams (Legora)
Les hommes de lettres restent, cependant, enthousiastes. Beaucoup parient que l’IA remettra leur discipline au centre. « Nous avons inventé le sport lorsque les travaux dans les champs ont cessé d’être notre quotidien. Si l’intelligence s’externalise, réfléchir deviendra un loisir, presque un art », poursuit Jonathan Williams. Comme souvent, les nouvelles technologies aident à réfléchir différemment aux grandes questions entourant la nature de la pensée et de la conscience. Certains chercheurs, par exemple, bâtissent des « BabyLM », des modèles miniatures entraînés comme des enfants pour observer comment une machine apprend. D’autres imaginent des IA socratiques qui aident l’utilisateur à réfléchir sans se lasser, en le guidant vers la bonne réponse sans la lui donner.
Le problème du cadre
« L’IA donne également une piste nouvelle à une question qui nous occupe depuis longtemps : le problème du cadre, confie Steven Gross, professeur de philosophie de l’université John Hopkins. Quand un humain se plaint de la chaleur, son interlocuteur infère instantanément ce que cela va, ou non, modifier. Il sait, par exemple, que la personne est probablement vêtue d’habits légers et ne prendra sans doute pas de soupe brûlante à son dîner. Mais que la chaleur ne change rien à la couleur des murs de sa maison. Une machine avait jusqu’ici bien du mal à faire ce tri. Et les humains eux-mêmes ne comprenaient pas par quel miracle ils l’opéraient aisément. « Les LLM en reliant les concepts dans un espace multidimensionnel de probabilités le font plutôt bien et offrent une piste plausible sur la manière dont notre bon sens contextuel pourrait fonctionner », explique Steven Gross.
L’influence que les éthiciens pourront prendre dans les entreprises tech n’en reste pas moins limitée. Définir un cadre moral est une chose. L’intégrer à une IA probabiliste qui ne donne jamais deux fois la même réponse en est une autre, autrement plus ardue. Le premier champ d’action est celui des données d’entraînement. De même, que les textes de science-fiction ingérés par les IA lors de leur création les conduisent parfois à tenir des propos menaçant envers les humains, les textes philosophiques et juridiques les orientent vers des réponses plus mesurées. Mais c’est loin de suffire. Plusieurs techniques contribuent à pousser une IA sur le bon chemin. « Elles ont beaucoup progressé depuis 2022 », observe Sam Elgin, professeur associé à l’université de Pennsylvanie, où il enseigne l’éthique, la logique et la métaphysique.
Les premières versions de ChatGPT se laissaient vite convaincre de livrer la recette du napalm pour peu qu’on prétende en avoir besoin pour un scénario de film. L’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine (RLHF en anglais) a cependant reparamétré leur boussole morale. Le principe est simple : « Des humains lisent les conversations et réentraînent le modèle en lui montrant les cas où il aurait dû répondre différemment et pour quelles raisons », explique Hanan Ouazan du cabinet Artefact. Une méthode efficace mais pas infaillible. Sont ensuite venues les « IA constitutionnelles » dont les valeurs, formalisées, ont été intégrées en phase d’entraînement. Puis « l’alignement délibératif, où le modèle est incité à relire son code moral et à vérifier que sa réponse le respecte, dès qu’il détecte un sujet sensible », précise l’expert. Certaines entreprises du secteur IA ont également introduit une hiérarchie des instructions de sorte que la machine fasse toujours primer celles de ses concepteurs sur celles des utilisateurs. Les laboratoires font souvent appel à des philosophes extérieurs pour soumettre à leurs IA des dilemmes éthiques. « Il n’est pas simple d’en concevoir d’entièrement nouveaux, mais il est essentiel que ces problèmes ne figurent pas dans les données d’entraînement de l’IA, sinon, elle récite au lieu de raisonner », explique Sam Elgin, qui a réalisé ce type de mission.
Une dizaine de philosophes embauchés par les Big Tech…
Gare cependant à l’emballement médiatique. Spécialiste de l’oeuvre de René Girard et auteur d’une thèse en philosophie computationnelle, Hubert Etienne est l’un de ces rares philosophes à avoir travaillé pour un grand laboratoire d’IA. Il était en charge de l’éthique des IA génératives de Meta, avant de revenir en France pour fonder le laboratoire de recherche Quintessence AI. Ce trentenaire craint que les discours actuels ne laissent croire aux étudiants qu’un cursus de philosophie serait une voie royale pour un jour travailler dans les Big Tech. « Si l’on recense les philosophes embauchés par les grands labos d’IA – chez Microsoft, OpenAI, Meta, Google/DeepMind, Anthropic, Hugging Face ou Mistral –, on ne trouve pas plus de dix personnes dans le monde » précise-t-il. Si ces entreprise peuvent être sensibles à des profils différents, aucune offre d’emploi ne vise spécifiquement un philosophe. Par ailleurs, Hubert Etienne souligne les différences sur la notion de « philosophe » des deux côtés de l’Atlantique. « On n’enseigne pas le même type de philosophie. Ce qu’on entend par philosophie en Europe est très différent de la philosophe analytique en vogue aux Etats-Unis, qui se rapproche des neurosciences. » Enfin, Nick Bostrom lui-même a vu son centre de recherche, l’Institut pour l’avenir de l’Humanité, être fermé à l’université d’Oxford en 2024…
Si l’on considère la situation d’un point de vue utilitariste, les ingénieurs restent ainsi en position de force. Avec un salaire médian 1,75 fois plus élevé que celui des professeurs de philosophie, leur fiche de paie le montre d’ailleurs noir sur blanc.



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