Retraites : le gel des pensions, le pari à haut risque de Roland Lescure

« Une indexation plus modérée ». Il a fallu peser soigneusement le vocable pour aborder un sujet qui déchaîne les passions depuis deux ans. Au point de faire chuter à lui seul un gouvernement – Michel Barnier s’en souvient. Malgré tout, dans son interview à Libération de la mi-août, Roland Lescure s’est jeté à l’eau en évoquant la possibilité d’une « contribution des retraités aisés » qui passerait par la non-revalorisation de leurs pensions par rapport à l’inflation. Le ministre de l’Economie marche sur des œufs pour ouvrir ce débat pourtant légitime dans un pays qui doit réduire son déficit public (5,1% fin 2025) en dépit de la crise du détroit d’Ormuz, de la canicule et des incendies, facteurs aggravants de la dérive structurelle des comptes de la nation. Pendant ce temps, la charge de la dette s’alourdit d’autant plus que le taux d’emprunt français grimpe : 34,5 milliards d’euros d’intérêts versés au seul premier semestre. Dans la revue des dépenses publiques qui s’impose, impossible d’omettre le poste des pensions de retraite, qui en concentre près du quart.

A Bercy, on tâtonne encore sur les modalités de cette potentielle dérogation. « Est-ce qu’on la fait ou non ? A partir de quel seuil ? Comment éviter les effets de palier ? Les réflexions sont en cours », indique-t-on dans l’entourage de Roland Lescure. Le gel de toutes les pensions permettrait d’économiser 6 milliards d’euros, sur la base d’une inflation de 2 %. La moitié en ciblant uniquement les retraites supérieures à 2 000 euros par mois. Au-delà de 3 000 euros bruts mensuels, le « gain » ne serait plus que de 1,5 milliard d’euros. A ce stade, les équipes du ministère se demandent encore « dans quelle mesure le débat budgétaire va constituer un totem de la campagne présidentielle », tout en voulant croire que « plus les partis se projettent dans une victoire au printemps 2027, plus ils ont intérêt à ce que les décisions difficiles soient prises avant le scrutin. »

Une mesure politiquement explosive

Quelles sont vraiment les chances d’aboutir ? Tout ce qui touche aux retraites provoque immédiatement une levée de boucliers, tant le sujet est sensible. Soucieux de ne pas faire des retraités des « boucs émissaires », l’économiste et professeur à HEC Olivier Klein soutient pour sa part le principe d’une année blanche sur toutes les prestations sociales – les pensions mais aussi les allocations familiales, minima sociaux et aides au logement – autrement dit un effort supporté par le plus grand nombre.

Au sein de la classe politique, la désinformation sur l’effort demandé aux seniors rivalise avec la mauvaise foi. « Rupture du contrat social », « guerre des générations », « ponction injuste »… Le dialogue de sourds est à son comble. « Il s’est installé dans le débat public une sorte de course démagogique en faveur des retraités. Depuis 2022, à peu près tous les partis se sont affichés comme protecteurs de leur pouvoir d’achat et le poids électoral des citoyens concernés joue beaucoup », pointe Olivier Redoulès, directeur des études de Rexecode.

C’est d’autant plus vrai en cette période de campagne. Difficile d’imaginer l’opposition, à quelques mois de la présidentielle, soutenir une telle mesure au risque de se mettre à dos près de 18 millions de Français. En 2024, la forte revalorisation des pensions (+ 5,3 %), motivée par l’inflation, avait relancé le débat sur un éventuel gel ou une sous-indexation. « Lors des consultations menées discrètement pendant l’été, Éric Ciotti, alors président des Républicains, ne s’en cachait pas : pour lui, c’était un motif de censure, à visée électorale explicite », raconte un ancien conseiller de Matignon qui juge, aujourd’hui encore, que « personne ne voudra assumer un tel choix. Si l’exécutif y tient, il devra donc passer par un 49-3 et risquer la chute du gouvernement. »

Dommage, car la piste de la désindexation a les faveurs des pragmatiques. D’abord, pour sa simplicité. « Sur le plan technique, le gel des pensions de base constitue l’un des leviers les plus rapides à mettre en œuvre juridiquement, rappelle le consultant Christophe Daunique, spécialiste du secteur public. Le législateur peut tout à fait déroger à la règle d’indexation. » Ensuite, pour son impact modéré sur l’économie. L’épargne excédentaire des retraités est si abondante depuis le Covid qu’ils pourraient y puiser sans effet significatif sur la consommation, démontrait déjà en 2024 une note du Cepremap. Troisième avantage : « C’est presque indolore, dans le sens où les retraités ne voient pas le montant de leur pension diminuer nominalement », fait valoir Olivier Redoulès.

Certes, leur pouvoir d’achat s’érode avec l’inflation. Mais si les finances publiques tricolores s’enfoncent encore plus dans le rouge, le prix à payer sera bien plus douloureux. Une fois au pied du mur, le poste Retraites est en première ligne quand il devient urgent de tailler dans le vif – nos voisins espagnols, grecs ou italiens, qui ont traversé la crise des dettes souveraines, peuvent en témoigner. Pour Olivier Klein, « le danger serait de faire du gel des pensions la pierre angulaire des projets politiques des cinq prochaines années, en laissant croire que les réformes structurelles sont évitables ». À commencer par celle, précisément, du régime général des retraites, incontournable pour redresser durablement les finances publiques françaises. Depuis la suspension de la réforme Borne, lâchée fin 2025 par Sébastien Lecornu en échange de la non-censure du Parti socialiste sur le projet de loi des finances, le ver est dans le fruit…

Laisser un commentaire