Introduction en Bourse d’Anthropic : ce chiffre qui va déterminer l’avenir du secteur IA
Cela fait quatre ans que les investisseurs avancent les yeux bandés sur une planche, encouragés par les folles promesses des entrepreneurs de l’IA. En septembre, ils vont enfin avoir certaines réponses à leurs questions. Pour la première fois, un pur laboratoire de modèle frontière, Anthropic, va dévoiler ses finances. Son prospectus S-1 devrait être publié par la SEC en septembre, l’introduction en Bourse étant prévue en octobre. La start-up fondée par Dario et Daniela Amodei pourrait dépasser le récent record de SpaceX si elle parvient à lever quelque 100 milliards de dollars sur une valorisation de 2 000 milliards de dollars, comme certains l’anticipent. « Anthropic, comme bien des entreprises financiarisées, est devenu maître dans l’art de se présenter sous un jour flatteur », observe, amusé, Julien Pillot, enseignant-chercheur en économie à l’Inseec.
L’argument massue du laboratoire : la croissance astronomique de son revenu annuel récurrent – ARR en anglais, l’indicateur clé de la tech qui comptabilise la valeur annualisée des abonnements. Salesforce a mis plus de deux décennies à franchir le seuil des 30 milliards de dollars, Anthropic l’a franchi en trois ans. Allègrement. En juillet, son ARR culmine même à 65 milliards. Il n’empêche : les investisseurs avisés ont hâte d’en savoir plus sur une autre ligne du bilan comptable, la marge brute. L’IA générative a beau être née dans la Silicon Valley, elle ne ressemble en rien aux logiciels qui y ont été créés ces vingt dernières années.
Un modèle économique sous pression
Un outil numérique comme Office ou Adobe coûte cher à développer, mais son coût marginal est faible, ce qui permet des économies d’échelles massives. Le chatbot Claude ne fonctionne pas de la même manière. Chaque fois qu’un utilisateur le sollicite – ce qu’on appelle l’inférence -, Anthropic doit activer un réseau de puces spécialisées afin de générer la réponse.
Ces puces sont si recherchées que leur principal fournisseur, Nvidia, réalise plus de 70 % de marge dessus. La pénurie menace aussi les mémoires à large bande passante (HBM) requises pour faire transiter des données à grande vitesse dans les data centers IA. « Leur prix a été multiplié par six », pointe Jean-Christophe Eloy, président fondateur de Yole Group, cabinet de conseil spécialisé dans le marché des semi-conducteurs.
Les laboratoires IA peuvent-ils gagner de l’argent dans ces conditions ? En attendant que des concurrents à Nvidia émergent et proposent des puces meilleur marché, leur espoir réside dans les économies d’échelle possibles en matière d’inférence. Les fournisseurs de modèles de langage comme Anthropic doivent en effet regrouper les demandes de chaque internaute en lots, afin de ne pas faire tourner les puces à moitié. Le client, pour autant, ne doit pas attendre sa réponse trop longtemps. Plus le nombre d’utilisateurs et les capacités de calculs sont élevés, plus cet équilibre semble atteignable.
Quelle est alors la marge brute d’Anthropic ? Selon les estimations de Pitchbook, elle a joliment grimpé de 29 % à 44 % entre le premier et le second trimestre. Le contrat qu’Anthropic a passé avec son concurrent SpaceX pour lui acheter de la capacité de calcul, moyennant 1,25 milliard de dollars par mois, pourrait expliquer en partie cette embellie car l’entreprise d’Elon Musk a concédé un rabais initial. Les chiffres consolidés sur le premier semestre 2026 permettront d’estimer le vrai niveau de la marge, une fois le plein tarif en vigueur.
La rentabilité, grande inconnue
Restera ensuite à la faire grossir. Ce 44 % fait pâle figure dans un marché du numérique où les éditeurs logiciels affichent fréquemment du 70 %. Anthropic, qui doit financer l’entraînement de ses futurs modèles et augmenter ses capacités de calcul pour servir de nouveaux clients, a besoin de générer plus de profits. « La rentabilité de cette entreprise reste la grande inconnue, résume Julien Pillot. Anthropic a mis en avant un deuxième trimestre bénéficiaire, mais la solidité d’un business model doit être éprouvée sur une plus longue période, surtout dans des industries aussi innovantes et turbulentes. » Si le résultat opérationnel ajusté de 559 millions de dollars prenait en compte le coût de l’entraînement des modèles, il excluait, du reste, les rémunérations à base d’actions qui pourraient peser entre 500 millions et 1,5 milliard de dollars, selon Pitchbook.
L’introduction en Bourse d’Anthropic pose une seconde question pressante : le laboratoire pourra-t-il faire grimper son chiffre d’affaires aussi haut qu’espéré ? Sa valorisation actuelle (965 milliards !) repose sur l’hypothèse qu’il réalisera entre 345 et 450 milliards de dollars de recettes en 2030, pointe le cabinet d’analyse des marchés financiers du groupe Morningstar. La trajectoire de son revenu annuel récurrent rend ce scénario plausible. Mais l’ARR n’est pas le chiffre d’affaires. Surtout à l’heure où les entreprises IA basculent progressivement d’un modèle d’abonnement à un modèle de tarification à l’usage.
Anthropic a habilement attaqué des marchés porteurs comme le développement informatique et la sphère juridique. Les autres secteurs n’auront pas nécessairement de besoins aussi gargantuesques. Après une phase d’expérimentation à tous crins, les entreprises calculent désormais avec plus d’attention le retour sur investissement de l’IA.
Comme le rappelle la démission médiatisée du chercheur Jacob Coxon d’Anthropic ou les retentissants hacks de cet été, les grands modèles de langages posent enfin des risques cyber inédits. Même si l’IA n’a pas d’intention propre ni de conscience, elle peut provoquer de gros dégâts en poursuivant un objectif sans faire preuve de sens commun. Un risque qui pourrait conduire les laboratoires IA à ne pas commercialiser certains outils trop complexes à dompter et à assurer.
Ce qui est certain, c’est que l’entrée en Bourse d’Anthropic donnera le « la » à l’ensemble du marché de l’intelligence artificielle. Les chiffres dévoilés par l’entreprise à l’occasion fourniront une image bien plus nette de l’économie des tokens que ceux de SpaceX, qui englobe des activités spatiales et télécoms. Ils mettront aussi une forte pression sur OpenAI qui devra faire aussi bien, sinon mieux, que son rival lorsqu’il s’introduira lui-même en Bourse en 2027.
La menace Google
Un défi pour l’entreprise de Sam Altman. Dario et Daniela Amodei ont misé plus tôt que lui sur les entreprises. Elles représentent désormais 80 % de leurs revenus. Ces clients professionnels sont plus prodigues mais aussi plus fidèles que les particuliers. Une fois qu’une IA est intégrée au système informatique d’une firme, la direction n’en change pas sur un coup de tête. Anthropic est également mieux positionné que SpaceX qui, en dehors du réseau social X, a peu de passerelles vers de nouveaux prospects.
Les autres acteurs, comme le chinois DeepSeek, jouent les empêcheurs de tourner en rond en pratiquant des prix bas. C’est aussi le cas de Mark Zuckerberg qui n’a pas besoin de rendre l’IA aussi rentable qu’Anthropic, vu les confortables profits que Meta dégage déjà grâce à la publicité sur ses plateformes. Malgré des prix plus élevés, Anthropic accomplit cependant les mêmes tâches avec un taux de succès supérieur, ce qui le rend in fine compétitif.
« La menace vient davantage des géants numériques qui sont verticalement intégrés et déjà très rentables », pointe Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet AM. Google, par exemple, dispose d’un empire publicitaire, de ses propres puces IA et d’une flopée d’outils numériques (Android, Search) et cloud (Workspace) via lesquels il peut vendre son modèle frontière. Si Anthropic a bousculé OpenAI, ses fondateurs savent mieux que quiconque que l’histoire pourrait se rejouer demain, à leurs dépens.



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