« Des niveaux que je n’avais jamais vus » : le marché des pétroliers devient fou

Ce n’est pas de l’or scintillant, mais de l’acier rouillé par le sel, les embruns et les vents de tous les océans traversés. Il s’arrache pourtant au même prix que le métal refuge, si ce n’est plus… Avec la guerre au Moyen-Orient, ce qui a commencé comme une crise du brut puis des carburants, se double désormais d’une crise du transport maritime. Conséquence : le marché des tankers flambe.

Ces navires-citernes, qui transportent le pétrole et ses dérivés, atteignent des valeurs records. Ils sont devenus si convoités que les coques d’occasion se vendent plus cher que les bateaux neufs ! Selon le courtier Poten & Partners, un Very Large Crude Carrier (VLCC) déjà en activité et disponible immédiatement se négocie environ 235 millions de dollars, contre 130 pour un pétrolier géant en construction. Même les tankers âgés de 15 ans sont évalués au-dessus des prix du neuf.

Si de telles sommes sont déboursées, c’est que posséder sa propre flotte n’a jamais été aussi rentable. La location d’un supertanker, une option souvent privilégiée par les producteurs pour des raisons de coût et de flexibilité, a suivi la même trajectoire. « Les taux de fret des pétroliers atteignent les niveaux les plus fous que j’ai vus de toute ma carrière », affirme Michelle Wiese Bockmann, analyste senior ⁠au sein du cabinet Windward. Pour un trajet entre le golfe Persique et la Chine, un tanker peut être facturé jusqu’à 1,4 million de dollars par jour. Un niveau sept fois supérieur aux moyennes habituelles.

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Les pétroliers valent de l’or

Transbordements et « salaires de la peur »

Même les routes qui évitent le détroit d’Ormuz n’échappent pas à cette inflation record. Selon un rapport daté de la mi-octobre du Baltic Exchange, une bourse du fret maritime mondial, les tarifs entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe dépassent le demi-million de dollars quotidien. Un pétrolier de taille moyenne qui achemine du brut de Ceyhan (Turquie) jusqu’au terminal de Lavera, près de Marseille, rapporte plus de 330 000 dollars par jour. Les armateurs se frottent les mains : leurs navires sont de véritables machines à cash.

Plusieurs facteurs expliquent ces prix vertigineux. « Les tarifs à plus d’un million de dollars par jour ne s’obtiennent qu’au Moyen-Orient, où les armateurs exigent une prime de risque importante en raison des attaques régulières des Iraniens et des Houthis, pointe Erik Broekhuizen, responsable de la recherche dans le secteur des pétroliers chez Poten & Partners. Les équipages sont aussi payés quatre à six fois leur rémunération habituelle. » Le Financial Times évoquait récemment des « salaires de la peur » de 100 000 dollars par mois pour les capitaines traversant Ormuz. Sur les autres routes, les taux s’expliquent par des trajets allongés ou par des opérations de transbordement de navire à navire, qui mobilisent plusieurs pétroliers. La guerre en Ukraine a par ailleurs conduit à sanctionner des centaines de cargos de la « flotte fantôme » russe, réduisant le nombre de bateaux disponibles.

Face à une offre limitée et très concentrée, certains n’hésitent plus à sortir le chéquier. « La vulnérabilité des détroits pousse désormais les compagnies énergétiques du Golfe à revoir leurs stratégies et leur logistique », indique Michelle Wiese Bockmann. Cet été, l’émirati Adnoc a racheté une dizaine de VLCC d’occasion, dont cinq au norvégien Frontline pour près de 600 millions de dollars. En Irak, la compagnie publique Iraqi Oil Tankers Company veut constituer sa propre flotte.

Dans l’ensemble, les chantiers navals croulent sous les contrats pour de nouveaux navires. La plateforme Veson Nautical a recensé la commande de 198 VLCC depuis le début de l’année, contre 89 l’an dernier. Ce qui équivaut à 37 % de la flotte existante. « Mais ces navires ne seront pas livrés avant plusieurs années, si bien que leur impact sur le marché actuel est très limité », remarque Erik Broekhuizen. La filière de l’occasion a encore de beaux jours devant elle. Et la facture du fret continuera de peser, en bout de chaîne, sur le prix à la pompe.

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