BCE, le grand mercato : les coulisses de l’après-Christine Lagarde
Quelques corbeilles de viennoiseries, une bouteille thermos de café, une autre de thé. Ce 1er avril, ils sont une petite quinzaine à s’être retrouvés dans une salle anonyme de l’Ecole normale supérieure, rue d’Ulm, non loin du Panthéon à Paris. Tous ont nettoyé leur agenda pour l’occasion. Parmi eux, Emmanuel Monnet, le directeur de cabinet de Roland Lescure, Nicolas Dufourcq, le directeur général de Bpifrance, Pierre Sellal, l’ancien représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne, l’économiste Jean Pisani-Ferry ou encore Romain Chambre, le conseiller économique de Sébastien Lecornu à Matignon. La plupart n’ont jamais croisé l’homme qui prend la parole dans un anglais impeccable. Lunettes ovales, large front dégarni, posture un peu roide. Il dépasse d’une bonne tête tous les convives, mais cultive à l’excès la discrétion. Ne pas faire de vagues, la qualité première d’un grand argentier, paraît-il.
Ce jour-là, Klaas Knot, l’ancien gouverneur de la Banque centrale des Pays-Bas et ex-ministre des Finances néerlandais, a fait étape à Paris, dans ce qui ressemble de plus en plus à une campagne. Candidat autoproclamé à un poste officiellement occupé jusqu’en octobre 2027, mais qui commence déjà à aiguiser les appétits : celui de la Française Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne. L’un des « top jobs », en jargon technocratique, du Continent.
Plus tard dans la matinée, Klaas Knot va sauter dans un taxi pour rejoindre l’Elysée où il rencontre Emmanuel Moulin, alors secrétaire général – il vient d’être nommé ces derniers jours gouverneur de la Banque de France. Une poignée d’autres rendez-vous dans l’après-midi, puis un dîner avec une palanquée de banquiers, d’anciens ministres et de hauts fonctionnaires, artisans discrets de la diplomatie française. Une journée marathon pour convaincre, dans un tour d’Europe millimétré.
A chaque entrevue, les mêmes messages. La BCE, il en connaît tous les rouages pour avoir siégé pendant près de quatorze ans à la table du conseil des gouverneurs. La politique aussi, puisqu’il a tenu d’une main de maître les cordons de la bourse de son pays. Les crises ? Oui, il en a traversé quand il a fallu sauver de la faillite la banque ABN AMRO en 2009, l’une des plus grandes institutions financières des Pays-Bas. Et puis, il peut brandir la carte académique, lui, le docteur en économie de l’université de Groningue, professeur à l’Université d’Amsterdam. Enfin, et surtout, il ne serait pas aussi « faucon » – le surnom donné aux chantres de l’orthodoxie monétaire – qu’on le pense. Certes, il n’était pas vraiment fan de Mario Draghi lorsque l’Italien s’est installé à la présidence de la BCE en juin 2011. Il s’était même opposé à lui au moment de la crise de la zone euro, quand l’institution brisa quelques dogmes avec le fameux « quantitative easing », ces achats massifs d’obligations publiques. Mais, au fil des années, « Super Mario » l’a convaincu. Knot se serait « latinisé ». Il sait en tout cas prononcer les mots qui plaisent aux oreilles des « Frenchies ». La Banque centrale européenne doit être le garant en dernier ressort des dettes publiques des pays de la zone, défend-il. Quant aux Eurobonds, ces emprunts en commun que Mario Draghi et Emmanuel Macron défendent depuis des années, il y serait également favorable, s’opposant ainsi frontalement au gouvernement de La Haye.
Mais octobre 2027, c’est loin… A moins que Christine Lagarde ne jette l’éponge avant. A Francfort, dans les étages de la Skytower, la tour qui abrite le siège de la BCE, la rumeur court depuis le début de l’année. Réagissant à quelques papiers bien informés parus dans le Financial Times, l’ex-patronne du FMI a publié en février un communiqué de presse sibyllin : « La Présidente Lagarde est complètement concentrée sur sa mission et n’a pas pris de décision à propos de la fin de son mandat ». Merveille de subtilité et de non-dits. Il se murmure qu’elle serait intéressée par le forum économique de Davos. Et puis, ne vient-elle pas de fêter ses 70 ans, l’occasion, enfin, de souffler un peu.
Depuis le début des années 2000, l’ancienne avocate a été de toutes les missions de sauvetage. A Bercy, sous la présidence Sarkozy au moment de la faillite de Lehman Brothers et de la crise des subprimes. A la tête du Fonds monétaire international à Washington au lendemain de la démission surprise de Dominique Strauss-Kahn, en plein coup de tabac sur l’euro. Puis en 2019, à Francfort, où elle a dû gérer les conséquences économiques du Covid, le pic d’inflation après le déclenchement de la guerre en Ukraine, et désormais le choc pétrolier venu d’Iran.
Ce sentiment du devoir accompli, un autre Français, François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, l’aurait également ressenti, annonçant sa démission début février pour un départ le 1er juin alors que son mandat courait jusqu’à la fin 2027. Un adieu prématuré qui a permis à Emmanuel Macron de présenter la candidature d’un fidèle, Emmanuel Moulin, ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire, conforté par le vote des deux assemblées. Derrière cette nomination, le tic-tac de l’horloge politique s’égrène implacablement. L’Elysée a en ligne de mire l’élection présidentielle de 2027 et une éventuelle arrivée au pouvoir du Rassemblement national.
« Comme avec le poste de gouverneur de la Banque de France, il importe qu’Emmanuel Macron et la France puissent peser dans le choix de ceux qui conduiront la politique monétaire des prochaines années », résume un proche du président. Christine Lagarde serait ainsi « rattrapée » par l’agenda politique hexagonal. En effet, c’est le Conseil européen, composé des présidents et chefs de gouvernement des pays membres de la zone euro et sur proposition des ministres des Finances, qui s’accorde sur le nom du pilote en chef de l’institution de Francfort et des cinq membres de son directoire. Or, ni Jordan Bardella, ni Marine Le Pen, n’ont retenu leurs coups contre la BCE ces dernières années, même si le parti ne défend plus un « Frexit ». En 2019, fraîchement élu au Parlement européen, le premier s’était fait remarquer par une attaque incendiaire contre Christine Lagarde fraîchement nommé. La seconde s’était jadis enflammée contre « la banque du chantage allemand ». Récemment, le député Jean-Philippe Tanguy, le Monsieur économie du RN, déclarait vouloir « négocier avec la BCE pour obtenir des baisses de taux pour toute l’Europe, ou bien une politique de rachat de notre dette qui permette à la France d’emprunter à un ou deux points de moins, en échange par exemple de l’instauration d’une règle d’or ». L’extrême droite française rêve de singer Donald Trump, ce dernier ayant réussi à placer l’un de ses proches, Kevin Warsh, à la tête de la Réserve Fédérale américaine, s’imaginant que celle-ci, théoriquement indépendante, répondra à ses vœux de rogner les taux d’intérêt.
Une ingérence impossible à accepter pour une bonne partie de nos voisins européens, en premier lieu l’Allemagne. « Pour éviter une crise politique européenne, le scénario idéal serait que Christine Lagarde annonce sa démission cet automne pour un départ le 1er mai 2027. Ce calendrier permettrait aux Etats membres de s’entendre sur le futur casting lors du sommet européen de décembre 2026″, décortique un proche du dossier.
Le jeu de go politique a donc commencé. Cette nomination est le fruit d’un savant dosage entre petits et grands Etats membres, pays du Sud et du Nord, de l’Est et de l’Ouest, faucons et colombes de la politique monétaire, homme et femme… Pour corser le tout, il faut aussi tenir compte du casting retenu pour les autres « top jobs » de l’UE : la Commission, le Parlement, la présidence du Conseil et la kyrielle d’institutions européennes… En 2019, il avait fallu quatre semaines d’intenses discussions et un Conseil marathon étalé sur trois jours et trois nuits pour que les Européens s’entendent sur le tandem Ursula von der Leyen à la Commission et Christine Lagarde à la BCE. Cette fois, le mercato s’annonce encore plus ardu puisque le mandat de la maltaise Roberta Metsola à la présidence du Parlement européen et celui du portugais Antonio Costa à celle du Conseil se terminent tous les deux en 2027. Un horizon qui pèsera forcément dans la balance. Sur Polymarket, la grande plateforme de prédictions en ligne, moins de 20 % des parieurs tablaient à la mi-mai sur une présence de Christine Lagarde à la tête de la BCE fin 2026…
Grand mercato
Les paramètres de l’équation étant posés, qui pour succéder à l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy ? La France a très peu de chances de conserver le poste. D’abord parce qu’elle l’a déjà occupé deux fois. Surtout parce que le pays est affaibli politiquement. « La situation budgétaire française est très mauvaise et beaucoup d’observateurs s’interrogent sur la neutralité d’un président de la BCE français en cas de tempête financière sur la dette tricolore », résume John Orchard, le président du Digital Monetary Institute à Londres, un groupe de recherche indépendant sur la politique monétaire. Un Allemand alors ? Joachim Nagel, le président de la Bundesbank, francophile assumé, et Isabel Schnabel, membre du board actuel de la BCE, s’y seraient bien vus. Problème : Ursula von der Leyen, une autre Allemande, tient déjà les rênes de la Commission. Par ailleurs, une règle tacite en vigueur dans l’Union stipule que le président d’une institution ne peut pas être de la nationalité du pays où le siège de cette dernière est installé. Enfin, Nagel, proche du SPD, les sociaux-démocrates outre-Rhin, n’est pas franchement dans les petits papiers du chancelier conservateur Friedrich Merz. Quant à Isabel Schnabel, les statuts de la BCE l’empêchent de siéger à nouveau au sein du directoire.
Deux autres candidats tiennent ainsi la corde. D’un côté, le Néerlandais Klaas Knot, qui a l’avantage de plaire aux Allemands. De l’autre, l’Espagnol Pablo Hernandez de Cos, ancien gouverneur de la Banque d’Espagne et directeur général depuis l’été 2025 de la Banque des règlements internationaux, la « banque des banques centrales », plus vieille institution financière de la planète. Cet économiste a une carte magique dans la manche : il est le chouchou de Mario Draghi. Lui aussi est en campagne dans toute l’Europe. Et, lui aussi, était à Paris, à la fin du mois de mars. « C’est un excellent praticien de la politique monétaire, peut-être plus souple et plus centriste que le Néerlandais. En outre, il est très soutenu par le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui souhaite que l’Espagne s’implique davantage dans le Meccano européen », relève Emanuel Moench, professeur à la Frankfurt School of Finance & Management.
Quelle place pour la France ?
Avec Knot ou de Cos dans le fauteuil de Christine Lagarde, que restera-t-il à la France pour peser en Europe ? Il y a bien Odile Renaud-Basso qui préside la BERD, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, depuis 2020. Insuffisant pour l’Elysée. « Dans ce cas, la France fera feu de tout bois pour décrocher le poste de chef économiste de la BCE », pronostique Rebecca Christie, chercheur au think tank Bruegel, à Bruxelles. Son titulaire, l’Irlandais Philip Lane, doit terminer son mandat en mai 2027… avant théoriquement celui de Christine Lagarde. « Un job certes de l’ombre, mais sans doute le plus important au sein du directoire après celui de président », souffle un ancien de l’institution. C’est le chef économiste qui, lors des conseils de politique monétaire, propose le réglage des taux d’intérêt avant le vote des gouverneurs. Fonction qu’aucun Français n’a jamais assurée. Et comme il faut une femme pour rééquilibrer un directoire très masculin, une autre bataille est en train se jouer à Paris. Les noms d’Agnès Bénassy-Quéré, actuelle sous-gouverneure de la Banque de France, Laurence Boone, ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, ou encore Natacha Valla, passée par la BCE et Goldman Sachs, sortent du chapeau. Une pièce parmi beaucoup d’autres dans le grand puzzle européen.



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