Arbitrage, tactique : la Coupe du monde 2026, un tournant pour l’IA

Les amateurs de football qui ont assisté à la rencontre s’en souviennent comme si c’était hier. Les supporters allemands ne l’ont jamais digérée. Les Anglais, eux, feignent encore de ne pas comprendre la controverse et continuent de célébrer l’unique victoire en Coupe du monde de leur histoire, acquise le 6 juin 1966, comme si de rien n’était. Soixante ans plus tard, personne n’est en mesure d’affirmer avec certitude que le ballon frappé par l’attaquant des Three Lions, Geoffrey Hurst, a bien franchi la ligne à la 101e minute de jeu. L’arbitre a pourtant validé ce but, entré depuis dans la légende. Au fil des années, des chercheurs ont bien tenté de résoudre cette énigme à l’aide d’analyses scientifiques poussées, sans jamais parvenir à clore définitivement le débat.

Une telle incertitude serait aujourd’hui impossible, depuis la Coupe du monde 2014 au Brésil et l’introduction de la goal-line technology, capable de déterminer en une fraction de seconde si la balle a bel et bien dépassé entièrement la ligne de but. L’une des compétitions sportives les plus suivies de la planète est l’occasion, depuis une dizaine d’années, d’introduire de nouveaux outils technologiques d’aide à l’arbitrage et à la compréhension du jeu.

L’édition 2026, qui se déroule au Mexique, aux Etats-Unis et au Canada, n’y fait pas exception. Elle marque même un nouveau tournant. « C’est la première fois que l’intelligence artificielle est déployée massivement : auparavant, elle n’existait que dans certaines solutions ponctuelles. Ici, elle est intégrée au cœur même du tournoi », promet Santiago Manso, directeur des divisions sportives chez Lenovo. Une évolution logique pour Gilles Paché. « Le football n’y échappe pas, comme aucun autre secteur d’activité d’ailleurs. Cette Coupe du monde va servir à démontrer la puissance de l’IA », prédit ce professeur en sciences de gestion et du management à Aix-Marseille Université, auteur, en 2023, d’une note sur le sujet.

Le pari de Lenovo

Le groupe Lenovo est ici à la manœuvre. Le géant chinois a noué, en 2024, un partenariat technologique et stratégique avec la Fédération internationale de football (Fifa). Une première pour cette entreprise, jusqu’à présent connue pour son savoir-faire dans les équipements. « Lenovo a toujours été perçu comme un fabricant de matériel : téléphones, ordinateurs… Nous voulons désormais démocratiser l’IA », clame Santiago Manso. Outre les 17 000 appareils prêtés pour équiper les différents centres de commandement et d’opération de la compétition, où sont coordonnés en temps réel la sécurité, la logistique et le bon déroulement des matchs, le premier vendeur mondial de PC a développé, conjointement avec la Fifa, plusieurs solutions innovantes. Parmi elles, l’assistant Football AI Pro permet à toutes les nations d’analyser des millions de points de données que la Fifa génère à chaque match, notamment grâce au ballon connecté et à des caméras placées dans le stade. L’outil compile par exemple le nombre de passes ou de tirs, la position et le déplacement des joueurs et du ballon sur le terrain, puis les transforme en graphiques, vidéos ou cartes. Forts du même degré d’information, tous les pays sont mis sur un pied d’égalité. Du moins, a priori.

« Cette avancée ne devrait avoir aucune conséquence en soi, estime Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS et chercheur à la Paris School of Economics (PSE). La différenciation se fera après : sur la capacité à assimiler, traiter et utiliser ces datas à bon escient. Il faudra toujours chercher un avantage comparatif face à des équipes qui ont les mêmes données que vous. C’est là qu’interviennent la dimension humaine et la qualité des analystes. » Sur ce point, l’écart entre les grandes nations et les plus petites est souvent abyssal. « ​​Un marché des talents IA va se créer, anticipe même Gilles Paché, et ces derniers seront, à mon avis, aussi chers que les meilleurs joueurs. Toutes les équipes n’auront pas les moyens de se les offrir : il y aura donc des distorsions concurrentielles. » L’IA pourrait ainsi devenir un nouveau facteur de compétitivité sportive et financière, creusant l’écart entre les formations les plus riches et les autres.

Les arbitres, en revanche, en bénéficient pleinement. « En 2002, j’ai préparé la finale de la Coupe du Monde Allemagne-Brésil avec une cassette VHS et un magnétoscope, en avance rapide et retour arrière pendant une journée entière, se souvient l’ancien arbitre international Pierluigi Collina, président de la Commission des arbitres et responsable de l’arbitrage au sein de la Fifa. Aujourd’hui, j’envie ceux qui peuvent utiliser une technologie pareille pour préparer leurs matchs. »

Attirer de nouveaux publics

Les téléspectateurs, eux aussi, sont entrés dans cette nouvelle ère. Des avatars 3D, nourris à l’IA, ont été créés pour visualiser directement les joueurs lorsqu’un hors-jeu – semi-automatique depuis la précédente édition au Qatar – est annoncé. « Avec ce système, nous rendons la décision plus compréhensible et mieux acceptée car le joueur est reconnaissable », pointe Pierluigi Collina. Un défi logistique de taille. Pour les modéliser, il a fallu scanner un à un les 12 000 footballeurs de la compétition. « Nous sommes capables de livrer des millions d’ordinateurs chaque année. Ici, c’est tout autre chose : il s’agit de déplacer un scanner d’environ une demi-tonne de camp en camp, avec les défis transfrontaliers de trois pays. Ces joueurs sont là pour jouer au football, pas pour être scannés, nous l’avons compris très vite. Si on nous donne une fenêtre d’une heure, on s’adapte : livraison à 23 heures, montage pendant la nuit pour être prêts à scanner à 9 heures le lendemain », raconte Myles Spittle, responsable du programme Digital Workplace chez Lenovo. Ces innovations pourraient attirer de nouveaux publics. « Les jeunes générations, aujourd’hui davantage friandes des highlights [NDLR : courtes vidéos des moments forts] pourraient se mettre à regarder des matchs entiers. C’est aussi une manière de se mettre au diapason de l’époque », analyse Luc Arrondel.

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L’exemple d’un hors-jeu modélisé pendant le match Angleterre-Croatie.

L’IA infuse également toute l’organisation de l’événement. A Miami, la Fifa et Lenovo ont installé un centre d’opérations dernier cri où près de 200 agents surveillent et suivent en temps réel les éventuels incidents sur le réseau Internet, la retransmission télévisée dans les stades ou encore la billetterie. Dans la salle de contrôle, plusieurs écrans affichent en simultanée la situation des seize stades répartis dans les trois pays. « Notre rôle est d’agréger toutes les données dans une vue simplifiée qui permet à la Fifa de prendre des décisions plus rapides et plus intelligentes », explique Myles Spittle. Chaque jour, le tournoi subit entre 300 et 500 millions de cyberattaques, toutes neutralisées avant de pouvoir perturber son fonctionnement. Au total, leur nombre avait atteint 11 milliards au Qatar en 2022, un record qui devrait être largement dépassé cette année. Le dispositif de défense se doit donc d’être de plus en plus performant.

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