Des lingots transportés à la main, l’intervention de Roosevelt… En 1940, l’incroyable sauvetage de l’or français

L’invasion de la Pologne par Hitler le 1er septembre 1939, puis Staline le 17 septembre, plonge l’Europe – et bientôt le monde – dans un conflit sanglant. Pris de court par l’avancée irrésistible de la Wehrmacht, les gouvernements des pays vaincus s’efforcent de sauver en urgence ce qui peut l’être : leurs réserves d’or, convoitées par le Reich pour financer sa colossale machine de guerre. Une chasse au trésor haletante où le sens du devoir de quelques hommes, servis par une bonne dose de chance, a empêché les nazis de faire main basse sur une fortune qui aurait pu changer le cours de l’Histoire.

Dans cette série de L’Express en cinq épisodes, François Valentin, consultant à London Politica, retrace l’incroyable destinée de l’or français, belge et polonais, entre le fracas des bombes et les conversations feutrées des chancelleries.

Résumé des épisodes précédents : Juin 1940, dans la France vaincue. Une poignée de fonctionnaires ont été mandatés par le ministre des Finances pour évacuer les stocks d’or du pays au nez et à la barbe de la Wehrmacht. Plus de 2 000 tonnes de métal précieux ont été chargées à bord de différents navires qui doivent désormais se rendre en lieu sûr.

Episode 1 > « Avez-vous des chambres fortes ? » : comment la France a caché 2 500 tonnes d’or à Hitler

Episode 2 > Dans l’enfer des bombes et de la paperasse : quand la France sauva son or des nazis

18 juin 1940, Halifax (Canada)

Les équipes de la Banque de France reprennent leur souffle. Il y a une semaine, le croiseur Emile Bertin a réussi à quitter le port de Brest avec quelque 250 tonnes d’or à bord. Dans un océan Atlantique grouillant de sous-marins allemands, il s’est frayé un chemin inespéré. Les côtes canadiennes sont désormais en vue. Mais la diplomatie le rattrape lorsqu’il accoste le 18 juin à Halifax dans le Nouveau-Brunswick, à quelques encablures des Etats-Unis. Malgré le soleil d’été, l’atmosphère est glaciale. En France, le maréchal Pétain a demandé la veille l’armistice à Hitler. L’équipage est mortifié. Les Anglo-Américains s’inquiètent de ce qu’il adviendra de cet or sous une administration française inféodée aux Allemands, ou pire, s’il tombe entre leurs mains.

L’inquiétude de Roosevelt pour les réserves tricolores de métal précieux n’est pas nouvelle. Plus tôt, alors que le trésor n’était pas encore à l’abri, le président américain avait imaginé plusieurs scénarios pour doubler les nazis sans rompre la neutralité des Etats-Unis, en « achetant » l’or pour le « revendre » à la France une fois le danger passé. L’un des plans, rejeté par l’Amirauté française, prévoyait même d’envoyer le magot au Portugal et de le faire charger sur des navires américains.

La situation de l’Emile Bertin est extrêmement précaire. A Halifax, les autorités ordonnent aux Français de décharger les lingots, ce qu’ils refusent. Un amiral canadien menace alors de faire couler le croiseur s’ils n’obtempèrent pas. Après quelques jours de palabres, le bâtiment reçoit la timide autorisation de poursuivre sa route. L’objectif du capitaine Robert Battet est de longer la côte pour rejoindre les Caraïbes et la Martinique. La marine britannique, qui n’a guère confiance dans cet étrange navire, le prend en chasse. Mais l’Emile Bertin est l’un des croiseurs les plus rapides au monde, même lesté d’un dixième des réserves d’or de la France, et les poursuivants finissent par abandonner.

22 juin 1940, Fort-de-France (Martinique)

Après quelques jours à toute vapeur, le navire accoste à Fort-de-France. Enfin en sécurité ? Pas tout à fait. Le lendemain matin, avant même que la cargaison ne soit descendue à terre, deux croiseurs de la Royal Navy se positionnent à proximité… avec l’ordre de le couler !

Sans l’intervention de Roosevelt, l’or des Français aurait fini au fond de l’eau. L’artisan du New Deal désapprouve la méthode anglaise dans sa sphère d’influence et lui préfère une autre approche : le blocus. Les Américains, légalistes dans l’âme, reconnaissent de jure que l’or appartient au régime de Vichy. Mais de facto, il lui refuse la possibilité de le rapatrier en métropole. De même, quand les partisans du général de Gaulle se manifestent, les Etats-Unis opposent leur veto. Pendant tout le reste de la guerre, l’or séjourne en Martinique dans un no man’s land tropical. Au Fort Desaix, sur les hauteurs de Fort-de-France, les 4 000 sacs et sacoches remplis de pièces et les 800 caisses de lingots se couvrent de poussière, sous la responsabilité des autorités américaines et l’œil vigilant d’Edouard de Katow, un employé parisien de la Banque de France.

3 juillet 1940, Dakar (Sénégal)

Le long des côtes africaines, un butin bien plus important que celui de l’Emile Bertin est menacé. René Gontier, un fidèle serviteur de la Banque de France, est à la tête d’une petite armada, les cales remplies de 900 tonnes d’or. Partis précipitamment de Brest et après une brève escale à Casablanca, les navires accostent dans la capitale sénégalaise. Dakar est de loin la ville la plus développée de l’Afrique française, disposant des installations nécessaires pour stocker .

Mais sa position géographique singulière, sur une presqu’île face au Cap-Vert, en fait aussi une cible facile pour la marine anglaise. Le 3 juillet 1940, l’attaque de la flotte française par la Royal Navy dans le port algérien de Mers el-Kébir a marqué les esprits. Il faut donc quitter Dakar et s’enfoncer plus loin dans les terres. Gontier prospecte les villes voisines et jette son dévolu sur le camp militaire de Thiès, à quelque 70 kilomètres de Dakar. Les conditions atmosphériques mettent à mal les caisses en bois et les sacs de jute qui cèdent sous l’effet de la chaleur et de l’humidité. Les soldats finissent par transporter les lingots à la main, sous l’œil stupéfait des curieux.

A Thiès, pas de chambre forte. Juste des cabanes en bois avec une trentaine d’hommes pour en assurer la garde. Rarement dans l’histoire autant d’or n’a été protégé par si peu d’hommes. Gontier sent le danger et fait construire une ligne de chemin de fer pour relier son coffre-fort de fortune au réseau. Il attend de pied ferme les Britanniques. Ce sont les Français qui arrivent.

A Londres, le général de Gaulle a besoin d’une victoire rapide et spectaculaire pour asseoir sa position auprès de Churchill. Prendre Dakar et son or serait un coup de maître. De là, il pourrait bâtir une tête de pont en Afrique de l’Ouest. Le 23 septembre, l’opération Menace est déclenchée. Trois navires des Forces françaises libres se présentent devant le port, escortés par la Royal Navy. L’expédition tourne au fiasco. Les loyalistes de Vichy repoussent facilement leurs compatriotes. Les gaullistes repartent à Londres, dépités.

Pressentant l’attaque, le fonctionnaire de la Banque de France avait fait transporter l’or encore plus loin dans les terres, vers la ville de Kayes au « Soudan français » (le Mali actuel), qui n’avait probablement pas vu autant de richesses depuis le règne de l’empereur Mansa Moussa, au XIVe siècle. Après un trajet de 18 heures en train, le trésor est enfin en sécurité, sous la surveillance d’une compagnie de tirailleurs sénégalais.

Si les lingots à New York et en Martinique sont hors de portée de l’Allemagne nazie, les colonies françaises ne sont pas à l’abri de l’appétit allemand. Après avoir un temps réussi à faire croire que l’entièreté du stock résidait aux Etats-Unis, le régime de Pétain est harcelé par l’occupant pour qu’il rapatrie en métropole le magot africain. Le nouveau gouverneur de la Banque de France, Yves Bréart de Boisanger, joue la montre, prétextant que les lingots seraient plus en sécurité là-bas. Mais Pétain finit par céder aux desiderata d’Hitler et exige que l’or de Kayes soit renvoyé à Paris. Jamais Gontier ne cédera. Pendant toute la guerre, cet agent scrupuleux résistera aux demandes du gouvernement de Vichy, convaincu que pas une seule once ne doit tomber dans les griffes du Reich.

En février 1945, le croiseur Georges Leygues accoste à Toulon avec plus de 100 tonnes d’or à son bord. C’est le premier navire chargé de métal jaune à revenir sur les côtes françaises. Après cinq longues années, les réserves de la Banque de France, éparpillées entre New York, les Caraïbes et l’Afrique, font progressivement leur retour au pays. A la fin de 1947, les coffres de La Souterraine, au siège parisien de l’institution, sont de nouveau pleins à craquer. Sur les 2 500 tonnes d’or initiales, seuls 400 kilos auront été égarés. Les rares Allemands à avoir posé les mains sur les lingots furent des prisonniers de guerre mobilisés pour décharger les caisses sur le sol français.

>> Découvrez l’épisode 4 de notre série d’été le dimanche 26 juillet

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