Multiplication des incendies : « Il n’y a pas assez de pompiers en France pour faire face »
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, l’affirme : les moyens affectés à la lutte contre les incendies ont augmenté au cours des dernières années et la France sait gérer les crises. Le secrétaire général du Syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France, Bruno Ménard, tire pourtant la sonnette d’alarme. Selon lui, la France aurait besoin de deux fois plus de pompiers volontaires supplémentaires pour faire face à la multiplication des feux et respecter les directives européennes sur le temps de travail. Entretien.
L’Express : La France compte environ 50 000 professionnels et environ 200 000 bénévoles. Mais selon vous, il en faudrait le double. Comment parvenez-vous à ce chiffre ?
Bruno Ménard : Il suffit de regarder ce qui se passe sur le terrain. Les interventions sont plus nombreuses et plus exigeantes qu’avant. Par ailleurs, la réglementation a changé. La reconnaissance du statut de travailleur pour le sapeur-pompier volontaire par un arrêt du Conseil d’État du 9 juillet dernier change la donne. Un pompier volontaire qui intervient de nuit entre deux journées de travail prend un désormais un vrai risque le lendemain matin — celui d’être écarté par son employeur. Je m’explique : un employeur qui constate qu’un de ses employés n’est pas en condition de travailler endosse une responsabilité pénale en cas de problème. Lorsque son employé arrive au bureau un matin après une nuit passé à lutter contre un incendie, il peut très bien lui dire de rentrer chez lui pour se reposer et de revenir le lendemain.
La Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France et les unions départementales nous disent que cet arrêt ne change rien, que le sapeur-pompier volontaire va pouvoir sortir la nuit, le week-end, qu’il ne sera pas sanctionné. Je pense au contraire que ce risque, encore mal identifié aujourd’hui par les volontaires eux-mêmes, va devenir de plus en plus concret dans les prochains mois.
Entendons-nous bien. Cette réglementation part d’une bonne intention. Il s’agit de régulariser une situation devenue intenable et de réduire le nombre d’heures possibles pour les pompiers volontaires évitant ainsi les abus, qui sont nombreux sur le terrain. Mais il faut être cohérent : si un pompier qui assurait auparavant 1 200 heures d’astreinte par an ne peut plus en faire que 600, il faudra deux fois plus de main-d’œuvre pour la même tâche. Et c’est un minimum car la saison des feux s’allonge et la liste des zones concernées par de possibles incendies s’étend sur fond de changement climatique.
Comment recruter autant de nouveaux volontaires ?
C’est bien là le problème. Les conditions ne sont pas favorables. D’abord sur un plan financier. Les volontaires assurent 67 à 69 % des interventions en France, contre environ 30% pour les professionnels. Pourtant, la masse salariale des volontaires représente 800 millions d’euros, contre 1,6 milliard pour celle des professionnels. Six rapports de la Cour des comptes, sur dix ans, disent tous la même chose : pour maîtriser la masse salariale, il faut privilégier le recours aux volontaires plutôt qu’aux professionnels. C’est un choix budgétaire assumé, qui explique en grande partie l’organisation actuelle et ses excès. En vingt-cinq ans, on a imposé à des bénévoles un fonctionnement administratif calqué sur celui des professionnels, avec des obligations d’heures parfois écrasantes — jusqu’à 1 400 heures annuelles dans certains départements, sous peine d’exclusion.
Nous constatons partout sur le territoire une forme de harcèlement institutionnel bien réelle. Quand on dit à un volontaire « si tu veux progresser en grade ou continuer à prendre des gardes rémunérées, il faut que tu en fasses une par-ci, une par-là, peu importe si tu travailles du lundi au vendredi », c’est une forme de pression qui s’apparente à du harcèlement.
Ce phénomène touche principalement les volontaires car ils ne disposent pas de moyens suffisants pour se défendre. Ajoutez à cela des problèmes de management réels, des chefs de centre sans réelle compétence pour diriger des équipes, mais qui se pensent légitimes. Et vous avez tous les ingrédients d’un cocktail explosif. Le problème n’est pas tant de recruter de nouveaux volontaires mais de les garder. Aujourd’hui, beaucoup de volontaires finissent par jeter l’éponge.
Vous évoquez un problème structurel au niveau des SDIS qui gèrent les sapeurs-pompiers au niveau des départements. Quel est-il ?
Les SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) sont, à mes yeux, devenus ingérables. D’un côté, les préfets réclament des moyens de secours disponibles en permanence — une ambulance ici, un fourgon là, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De l’autre, ce sont les départements et les communes qui paient, et ils n’ont pas les moyens de suivre ces exigences. Il faut donc composer avec deux autorités qui se contredisent. Si l’on ajoute à cela des volontaires qui commencent à protester contre leurs conditions, le seul levier réellement disponible pour les directeurs, c’est de faire pression sur les volontaires — consciemment ou non. Le système fonctionne ainsi.
Cette organisation, que vous dénoncez, a-t-elle un impact négatif sur le terrain dans la lutte contre les feux ?
Absolument. On le voit actuellement en Gironde. Nous sommes en rupture capacitaire. Autrement dit, il n’y a pas assez de pompiers pour faire face. Le Président de la République et le Premier ministre nous disent que les moyens progressent, que nous avons assez. Mais si vous allez sur le terrain et que vous interrogez des pompiers professionnels ou volontaires, tous vous diront tous que nous manquons de moyens. Si nous en avions assez, les pompiers ne feraient pas jusqu’à 20 heures de lutte contre l’incendie par jour. Vendredi dernier, en pleine crise, un syndicat professionnel a révélé qu’il n’y avait que 4 Canadair sur 12 qui étaient opérationnels !
Au fond, vous décrivez un système à bout de souffle. Est-ce bien cela ?
C’est plus grave que ça : le système explose. On estime qu’à la rentrée, 20 % des pompiers volontaires pourraient démissionner. Il nous faut donc tout repenser. Y compris le rôle de la collectivité. Est-ce vraiment à elle d’intervenir en début d’incendie lorsque la forêt est privée, comme c’est le cas dans les Landes ? Certaines entreprises ont depuis longtemps leur propre équipe d’intervention contre les incendies. On pourrait très bien imaginer un système similaire pour certaines zones forestières.



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