« Le cheval de Troie des Etats-Unis en Europe » : Rheinmetall, le géant allemand de la défense à l’appétit dévorant
Ce coup de téléphone, Armin Papperger, le patron de Rheinmetall, une des plus grandes entreprises de défense outre-Rhin, s’y était préparé depuis longtemps. Il l’avait anticipé, mûri, presque planifié. Quasiment depuis son arrivée à la tête de l’entreprise en 2013, un an avant l’annexion de la Crimée par la Russie. Alors, ce dimanche 27 février 2022 après midi, quand la ministre allemande de la défense, Christine Lambrecht l’appelle pour lui demander tout à trac combien d’armes l’industriel pourrait lui livrer rapidement, le patron répond sans hésiter : 42 milliards d’euros. Des chars, des blindés, des camions militaires, des munitions, des obus…Un chiffre astronomique à la hauteur de l’événement.
Trois jours auparavant, les armées russes ont attaqué l’Ukraine. Et le matin même, Olaf Scholz, le chancelier allemand, à la tribune du Bundestag a annoncé la création d’un fonds extraordinaire dotée de 100 milliards d’euros pour financer la modernisation des équipements de la Bundeswehr, l’armée allemande. Le plan d’investissement le plus ambitieux depuis la seconde guerre mondiale. Le retour de la guerre en Europe, certains oiseaux de mauvais augure l’avaient certes annoncée mais l’opinion publique allemande, anesthésiée par le confort des dividendes de la paix, n’avait guère voulu y croire. « Au fond, il s’agit de savoir si la force peut transgresser le droit. Si nous permettons à Poutine de remonter les horloges jusqu’au temps des grandes puissances du XIXe siècle. Ou si nous trouvons l’énergie d’imposer des limites aux fauteurs de guerre. Cela présuppose d’avoir soi-même de la force » clame le leader allemand ce jour-là, la mine sombre. La force, Papperger, veut l’avoir.
Papperger veut grandir vite
Dans cette Europe lancée à toute vitesse dans une course au réarmement et qui prend conscience très vite qu’elle ne pourra pas totalement compter sur l’aide du grand frère américain, Rheinmetall est sans doute l’un des grands gagnants. L’entreprise qui a le plus profité du « Zeitenwende », ce « changement d’époque » théorisé par Scholz. Rheinmetall aurait déjà croqué près de 40% des 100 milliards débloqués par le gouvernement allemand en 2022. En cinq ans, son chiffre d’affaires a grimpé de 75%, frôlant l’an passé les 10 milliards d’euros. Son résultat net, lui, a été multiplié par 2,5 tandis qu’à la fin 2025, la valeur du carnet de commandes de l’entreprise de Düsseldorf atteignait le montant record de 63,8 milliards d’euros. C’est qu’Armin Papperger voit grand, très grand. Et il veut surtout grandir vite, très vite, promettant à qui veut l’entendre – dirigeants politiques, investisseurs financiers et concurrents – un chiffre d’affaires de 40 à 50 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie. De quoi s’asseoir à la table des géants américains, aux côtés de Lockheed Martin ou Northrop Grumman.

Alors, il avale tout sur son passage, investit comme jamais. « Il se voit comme le grand consolidateur de l’industrie allemande de la défense et pourquoi pas de l’industrie européenne », explique Pierre Maulny, chercheur et spécialiste de la défense à l’IRIS. Terre, mer, air et même espace, Armin Papperger veut tout conquérir. L’été dernier, il a inauguré en Basse-Saxe la plus grande usine de munition d’Europe, capable de produire en régime de croisière 1,5 million d’obus de 155 mn par an. Un investissement de 600 millions d’euros. Auquel s’ajoute le rachat des chantiers navals allemands Lürssen, du leader espagnol des munitions Expal Systems pour 1,2 milliard d’euros, du fabricant croate de robots démineurs, Dok-Ing. Et des prises de participations ou partenariats à gogo, avec le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo, le groupe public Ukrainian Defence Industry ou l’entreprise finlandaise Iceye, spécialiste des satellites militaires. Une croissance au pas de charge jusqu’à présent largement soutenue par Berlin qui voulait se doter d’un champion industriel. « Copiant ce qui a fait le succès de SpaceX, Papperger aurait même convaincu le gouvernement allemand d’acheter ses équipements près de 30% plus cher, histoire d’afficher des prix compétitifs quand il va se frotter à la concurrence internationale », souffle un observateur allemand.
« C’est un taureau »
Une métamorphose éclair en pur spécialiste de la défense. Lorsque Papperger prend les rênes de l’entreprise en 2013, elle réalise encore près de la moitié de son chiffre d’affaires dans l’industrie civile, et notamment l’automobile. Des usines de fabrication de carburateurs, notamment, prestement transformée en usine d’armements quand d’autres ont purement été cédées aux plus offrants.
Sauf que les ambitions hégémoniques de l’entreprise commencent à agacer. L’ego en acier blindé de son patron aussi. « C’est un taureau », souffle un brin vachard un industriel français de l’armement. Un fonceur, pugnace, la parole décomplexée qui ne s’embarrasse guère des convenances. Parfois, l’homme dérape. Comme au printemps, quand il s’est attiré les foudres de Volodymyr Zelensky après avoir comparé les principaux fabricants de drones ukrainiens à des « femmes au foyer dans leur cuisine », dénigrant la conception artisanale des engins volants.
« Rheinmetall, c’est sa vie et puis il joue aussi sa vie », défend Bastian Ernst, député de la CDU, fin connaisseur de la défense, rappelant que Papperger aurait été la cible d’un attentat fomenté par les services secrets russes.
Appui indéfectible de Berlin
Reste que la propension de Rheinmetall à tout avaler sur son passage a de quoi susciter l’inquiétude de ses partenaires européens. Français notamment. De fait, la Direction générale de l’armement (DGA), chargée d’orchestrer les plus grands programmes de défense, se tient prudemment à l’écart du groupe allemand et n’a signé aucun contrat avec lui. Il faut dire que depuis des années, Rheinmetall lorgne ouvertement KNDS, le champion franco-allemand des chars d’assaut, à l’affût d’une opportunité pour mettre la main sur sa filiale allemande, anciennement Krauss-Maffei Wegmann (KMV). Paris et Berlin ont, pour l’heure, trouvé la parade pour calmer ses ardeurs. L’accord scellé au mois de juin entre les deux capitales autour de l’avenir actionnarial de KNDS, au-delà du seul fait de préparer son introduction en Bourse, a aussi été noué pour mettre le leader de l’industrie terrestre à l’abri de l’appétit vorace de son concurrent. « Ce n’est que partie remise », estime Hélène Masson, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), en charge du pôle défense et industries. « Rheinmetall a également eu dans le viseur le constructeur français de véhicules militaires Arquus, finalement repris par le groupe belge John Cockerill, et la branche défense d’Iveco, rachetée par l’industriel italien Leonardo », poursuit-elle.
En 2019, l’appui indéfectible de Berlin permet à Rheinmetall de grimper à bord d’un projet lancé deux ans auparavant par Emmanuel Macron, fraîchement élu président, et la chancelière allemande Angela Merkel : le char du futur, dit MGCS, porté au berceau de KNDS pour justifier son existence. Mais en se greffant tardivement à l’initiative, Rheinmetall en bouscule l’équilibre déjà fragile. A l’époque, la DGA s’alarme du rôle joué par cet invité surprise. D’après nos informations, plusieurs notes rédigées en interne ont pointé dès le printemps 2023 les difficultés rencontrées par le projet, aujourd’hui au point mort, en raison des exigences de Rheinmetall en matière de leadership et de son refus d’un partage équilibré de la gouvernance. Ces discussions à rallonge et le refus des parties prenantes de s’accorder sur un compromis ont bloqué la situation et considérablement plombé le char du futur. « Armin Papperger a tout mis en œuvre pour que le MGCS soit contrôlé par Rheinmetall », analyse Bertrand de Cordoue, conseiller spécial de l’Institut Jacques Delors sur les questions de défense. « Il a sciemment pourri le dossier, en profitant au passage pour affaiblir son rival KNDS et présenter son propre programme développé en solo », accuse un ancien de la DGA.
Paradoxe
Devenue l’emblème du réveil allemand dans l’armement, l’entreprise intrigue les haut gradés français en raison de sa stratégie d’acquisitions tous azimuts mais aussi de ses accointances avec les Etats-Unis. « Rheinmetall est le cheval de Troie de l’industrie de défense américaine en Europe. Il se moque de la souveraineté européenne. Il est dans une pure logique financière », assène le député (LR) Jean-Louis Thiériot, qui mène actuellement une mission d’information sur l’avenir de l’armement terrestre.
De fait, le groupe allemand a multiplié les alliances transatlantiques ces derniers temps. Avec la start-up star de la défense américaine, Anduril, pour fabriquer des drones et des missiles. Avec Vantor, en vue d’une coentreprise en Allemagne dans le renseignement géospatial. Avec le géant Lockheed Martin, pour concevoir en Allemagne et sous licence le fuselage des avions de combat F-35, des missiles Patriot ou des missiles guidés Atacms. « Le rapprochement avec Lockheed Martin, et ce choix de produire en Allemagne, est surtout lu comme une manière pour les Allemands de s’affranchir de leurs craintes de ne plus être livrés par les Américains, veut croire Paul Maurice, secrétaire général du comité d’études franco-allemandes de l’Institut français des relations internationales. Un révélateur du paradoxe de l’Europe à l’allemande. »
« Lord of War »
Mais dernièrement, fait nouveau, les ambitions de Rheinmetall commencent aussi à faire tiquer Outre-Rhin. Certes, son lobbying est très puissant à Berlin et dans les länder où les promesses de constructions d’usines font saliver les élus locaux. « Il est surtout redoutablement efficace auprès du Bundestag, où doit être validé l’essentiel des décisions en matière d’armement », souligne Bertrand de Cordoue. Papperger a fait entrer au printemps 2025 dans son conseil d’administration, l’ancien ministre de l’économie, Sigmar Gabriel, un relais puissant. Mais en Allemagne, si on aime les champions, on ne cultive pas le goût des monopoles. Dans son dernier rapport la très puissante autorité de la concurrence allemande dénonce à mots couverts les risques de concentration dans le secteur de la défense.
Est-ce pour cela que, début juin, Armin Papperger a essuyé son premier refus de la part du gouvernement allemand ? Le grand patron, qui prône une vision très allemande de l’Europe de la défense, s’était senti pousser des ailes au mois de mai en prenant de court les plus hauts responsables politiques allemands et en anticipant la signature imminente d’un gigantesque contrat de frégates dernier cri. Ces navires lourdement armés devaient être les fers de lance de la marine allemande face à la Russie. Visiblement, « Lord of War », comme l’a surnommé l’hebdomadaire The Economist, est allé trop vite en besogne. Un mois plus tard, Berlin renonçait au projet en jetant son dévolu sur quatre frégates d’un autre constructeur, TKMS, un programme beaucoup moins cher. Cette fois, le ministre de la Défense, Boris Pistorius, n’a même pas pris la peine de décrocher son téléphone pour en informer Armin Papperger.



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