Energie : l’Allemagne applique la politique du Guépard, par Cécile Maisonneuve
« Il faut que tout change pour que rien ne change. » L’Allemagne a fait sienne la célèbre maxime du roman de Lampedusa Le Guépard, en l’appliquant à sa politique énergétique, l’Energiewende. Officiellement, rien ne bouge : 80 % d’électricité renouvelable en 2030, sortie du charbon en 2038, neutralité climatique en 2045. Dans les faits, presque tout change, des instruments, aux priorités jusqu’aux chèques. L’Energiewende tenait en un récit simple : fermer le nucléaire et le charbon, multiplier éoliennes et panneaux solaires, puis attendre l’hydrogène vert, les batteries et les réseaux. L’électricité serait verte, abondante et bon marché. Priées de ne pas troubler la fête, la physique et l’économie ont cependant fini par rappeler leur existence à Berlin.
En 2025, les renouvelables ont fourni 55 % de l’électricité consommée. Mais le prix de gros a augmenté de près de 14 %, la production au gaz de 6,4 % et l’Allemagne a importé davantage qu’elle n’a exporté. Les ménages paient le kWh un tiers plus cher que la moyenne européenne. Et les renouvelables ne couvrent que 24 % de l’énergie consommée, à peine 8 % dans les transports. Derrière les annonces triomphantes, l’électrification piétine.
Le gouvernement a donc procédé à une « revue de réalité ». La consommation électrique prévue pour 2030 a été ramenée de 750 TWh à 600-700 TWh. Surtout, Berlin ne veut plus additionner les capacités renouvelables sans se demander où elles seront installées, à quel moment elles produiront et comment le réseau les absorbera. Révolution politique mais application basique d’un principe physico-économique : un mégawatt n’a pas la même valeur partout et à toute heure.
Le solaire allemand incité à stocker
Pour les nouvelles installations, fini le prix garanti par l’Etat pendant des années, quel que soit le marché. Les producteurs y vendront leur électricité. Si le cours tombe sous un seuil convenu, l’Etat paiera l’écart ; s’il le dépasse, ils rendront le surplus. Lorsque le réseau sera saturé, on pourra aussi leur demander d’arrêter de produire sans rembourser toute la perte. Le solaire sera ainsi incité à stocker plutôt qu’à déverser ses électrons à midi. L’Allemagne redécouvre la valeur d’un système électrique pensé comme un tout.
Elle découvre aussi qu’on ne pilote pas un pays industriel avec la météo. Onze gigawatts de capacités flexibles seront mis aux enchères, dont neuf de longue durée. Principalement des centrales à gaz H2-ready, c’est-à-dire prêtes à brûler de l’hydrogène décarboné lorsqu’il sera disponible et abordable. En attendant, elles brûleront du gaz. Et, pour faciliter le passage du charbon au gaz, Berlin subventionnera ce dernier. La dialectique allemande mérite d’être enseignée : subventions pour la production renouvelable, subvention pour la non-production renouvelable, subvention pour qu’existe du gaz qui supplée les renouvelables quand la météo n’est pas favorable.
On observe le même retour au réel dans les bâtiments. L’obligation de 65 % de chaleur renouvelable, symbole de la politique Habeck, est supprimée. Les Allemands pourront installer une chaudière fossile, à condition d’en décarboner le combustible. Le stockage du CO₂, hier suspect, est autorisé. La neutralité technologique fait son entrée. Elle s’arrête toutefois à la porte des trois dernières centrales nucléaires, fermées en 2023 et qu’il demeure interdit de regarder.
Un virage que la France ferait bien de copier
Ce retour au marché s’accompagne d’une profusion d’argent public. 6,5 milliards d’euros pour alléger les tarifs de réseau. Plus de 3 milliards pour supprimer la redevance de stockage du gaz. Jusqu’à 3,8 milliards pour soutenir le prix industriel. Des contrats de quinze ans sont prévus pour payer les centrales de secours, même à l’arrêt. Le prix des renouvelables sera protégé. Et 3,3 milliards seront déboursés pour prendre 25 % du transporteur d’électricité TenneT Germany. Le marché dans les discours, la puissance publique et le contribuable dans toutes les factures.
Une leçon pour la France ? Berlin calcule enfin le coût de l’ensemble du système électrique. Au même moment, nous lançons des appels d’offres pour atteindre 18 GW d’éolien en mer en 2035, puis 45 GW en 2050, en affichant un prix qui exclut presque tout du raccordement, du renforcement du réseau et des moyens à mobiliser lorsque le vent tombe. Nous critiquons la politique antinucléaire allemande pour en copier les incohérences dans les renouvelables. Pourtant, avec un parc nucléaire décarboné et pilotable, l’ordre devrait être simple : évaluer les besoins, optimiser l’existant, puis construire ce qui manque.



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