« Aux Etats-Unis, on peut vendre du poison, mais pas le cacher » : l’argument qui oblige Meta à se transformer

Les montants illustraient bien l’énormité de l’enjeu. Meta, propriétaire de Facebook, Instagram ou encore WhatsApp, craignait de devoir débourser jusqu’à 1 400 milliards de dollars de pénalités. Soit, à peu de chose près, l’entièreté de sa valorisation boursière. Moins, tempéraient ses adversaires – une trentaine d’Etats américains rassemblant quelque 3 000 poursuites sur des violations du droit des consommateurs et de la protection de la vie en ligne des mineurs, le cœur des faits qui lui sont reprochés. Mais tout de même, au bas mot, 200 milliards de dollars. Une somme rondelette, équivalente à celle déboursée par les cigarettiers à l’aube du nouveau millénaire, et au bout d’un feuilleton cataclysmique sur le plan réputationnel : on ne badine pas avec les victimes du tabac, et au moins autant, au XXIe siècle, avec la santé mentale des enfants.

Mercredi 26 août, Meta a ainsi préféré mettre un terme au méga procès commencé il y a seulement une semaine à Oakland, en Californie. Moyennant une facture plus modeste – près de 17 milliards de dollars – et surtout des transformations importantes de ses réseaux sociaux et de la manière dont ils sont proposés aux mineurs de 13 à 17 ans. Au menu, entre autres : des limites d’utilisations quotidiennes, des restrictions nocturnes sur Facebook et Instagram, des interdictions de fonctionnalités qui exacerbent l’addiction et en conséquence les problèmes de santé mentale, comme le nombre de clics sur un bouton « j’aime ». Des changements qui pourraient d’ailleurs s’imposer à toute l’industrie.

Si le délai d’application de ces correctifs reste à préciser, le New York Times évoque déjà une « capitulation spectaculaire ». Elle est compréhensible tant Meta partait peu confiant, après un printemps désastreux. En mars, un jury du Nouveau-Mexique a retenu 75 000 violations de la loi de l’Etat sur les pratiques commerciales et appliqué la pénalité maximale : 375 millions de dollars (depuis rallongée de 567 millions). Le juge a tracé un lien direct entre la « crise de santé mentale » dans l’Etat, et les plateformes de Meta, et imposé diverses mesures correctives. Un peu plus tôt, un tribunal californien avait également condamné Meta, mais aussi YouTube (Google), à verser 6 millions de dollars à une jeune plaignante. La méthode déployée à Oakland était similaire.

Tromperie

D’abord, les adversaires de Meta prenaient le soin de ne pas évoquer le contenu des plateformes, qui agissent pourtant sur la santé mentale des enfants et des ados. Car depuis de nombreuses années, toute attaque contre Meta ou une autre d’entre elles s’est fracassée sur deux solides remparts : l’article 230, qui exonère les hébergeurs de la responsabilité des propos de leurs utilisateurs, et le Premier amendement, qui sanctifie la liberté d’expression. « La porte qui reste ouverte consiste à soutenir que Meta a fait de mauvais choix de conception », explique à L’Express Eric Goldman, professeur de droit à l’Université de Santa-Clara, spécialiste de la vie privée. Défilement infini, lancement automatique de vidéos, notifications… Ce que l’on nomme, dans le jargon technologique, du « design ». Sa responsabilité.

Stratégie payante. S’il reste difficile d’affirmer scientifiquement que le défilement infini provoque des troubles chez les adolescents, certains ne se sont pas privés de le dire… au sein même de Meta. Des recherches internes à l’entreprise l’ont prouvé. Hélas pour l’éditeur de Facebook, ces failles sont aujourd’hui bien documentées. « Les Etats ont identifié plus de 100 déclarations potentiellement trompeuses de représentants de Meta », chiffre le site de l’école de droit de Stanford, qui suit l’affaire de près. Au total, une dizaine de lanceurs d’alerte, anonymes ou déclarés publiquement, se sont aussi manifestés ces dernières années, comme Arturo Bejar, un ancien ingénieur « chargé du bien-être » chez Meta, qui a pris le temps de témoigner à charge lors de l’unique semaine de procès à Oakland. La plus célèbre étant Frances Haugen, qui en plus de son expérience personnelle, a exhumé des centaines de documents incriminant son ex-entreprise et son patron Mark Zuckerberg.

« Aux Etats-Unis, vous pouvez vendre du poison ou quelque chose de très addictif sans problème. A condition que l’acheteur sache que c’est du poison, ou une substance addictive, résume Vincent Joralemon, directeur du centre de droit et de technologie de Berkeley. Ce qui préoccupe vraiment la justice américaine, c’est l’asymétrie d’information. C’est cela qui a eu la peau des cigarettiers, à l’époque : ils savaient quelque chose que le public ignorait, et ils lui ont caché. Ce n’était pas seulement le tabac qui était en cause mais la tentative de dissimuler cette information. »

La suite sur grand écran ?

« Ce n’est que le début », assure Vincent Joralemon. Il y a toujours un autre plaignant susceptible d’exploiter la faille, encore béante tant que les modifications apportées n’ont pas prouvé d’amélioration. Avant la fin précipitée du procès d’Oakland, Eric Goldman, quant à lui, estimait la séquence judiciaire à venir pour Meta à une décennie au minimum. Une affaire à suivre sera l’appel formulé par Meta dans le dossier du Nouveau-Mexique. Si un nouveau deal n’est pas à exclure, l’Europe s’engouffre aussi dans la brèche du design, prolongeant la bataille de l’autre côté de l’Atlantique pour le créateur d’Instagram. Ce n’est pas tout. « Il y a eu des tentatives législatives de réguler les réseaux sociaux, notamment pour les mineurs. La France a essayé. Certes son texte sur l’interdiction aux moins de 15 ans vient d’être censuré, mais des lois similaires sont adoptées un peu partout aux États-Unis, et elles recoupent largement, sinon exactement, les mesures demandées par les procureurs généraux américains à l’origine des récentes poursuites contre Meta », souligne Eric Goldman. « L’environnement est devenu, pour elle, très difficile. »

La firme de Mountain View doit se transformer, de gré ou de force. Un ultime événement pourrait y contribuer. Cet automne sortira au cinéma le film The Social Reckoning. Une suite de The Social Network (2010), acclamé à l’époque par la critique et le public, et centré sur les débuts du réseau social Facebook. Mark Zuckerberg, son créateur, y était dépeint en homme certes brillant, mais prêt à tout pour réussir et en réalité, complètement seul. Une morale très grinçante pour quelqu’un qui souhaite connecter les gens entre eux. L’image est restée. L’histoire s’intéresse cette fois aux Facebook Files, révélés par Frances Haugen. Il y sera donc question, sans nul doute, de santé mentale et de sécurité des enfants sur les réseaux sociaux. Et pas vraiment à l’avantage de Meta et de Mark Zuckerberg. Si l’acteur qui incarne ce dernier n’est plus Jesse Eisenberg mais Jeremy Strong, le scénario est une nouvelle fois signé Aaron Sorkin.

Le cinéma a ce pouvoir de braquer les projecteurs sur des scandales ou des enjeux sociétaux majeurs, même pour ceux qui ne suivent pas l’actualité ou les grands procès parfois obscurs. Vincent Joralemon, de Berkeley, se remémore le film Révélations, sorti en 1999 et nommé aux Oscars, qui avait eu ce mérite d’exposer au grand public les manœuvres problématiques de l’industrie du tabac, au même moment où celles-ci étaient débattues dans les prétoires. La sortie de The Social Reckoning semble intervenir au meilleur moment pour Hollywood. Au pire, en revanche, pour Meta et Mark Zuckerberg qui, une fois de plus, aura du mal à échapper à la puissance de l’image.

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