Le Finlandais Oura, seigneur des anneaux connectés

Juillet 2020. La crise du Covid plonge le monde dans une drôle d’ambiance. Dans un complexe hôtelier fermé de Disney World, en Floride, la NBA entame une saison de basket sous cloche, afin d’éviter les contaminations. Une autre précaution, plus inédite, est prise. Deux mille bagues en titane à l’allure d’imposantes chevalières, logées dans de petits écrins, attendent les sportifs. Connectés à un smartphone, ces appareils permettraient de surveiller les variations de la température corporelle, et potentiellement, de déceler le Covid plusieurs jours avant l’apparition des symptômes. Ce soir-là, quelques-uns des athlètes les plus populaires du monde s’endorment avec, au doigt, un objet conçu à cent cinquante kilomètres du cercle polaire. En Finlande, chez Oura.

Ce coup de com’ est la première grande incursion médiatique de la société, née sept ans plus tôt. Celle qui l’a rendue célèbre, bien que le prince Harry ait déjà été aperçu avec une ring au doigt. Suivront d’autres célébrités comme Mark Zuckerberg (Meta), Gwyneth Paltrow ou les sœurs Kardashian. Un anneau serti de technologie. Outre les symptômes du Covid, il surveille le sommeil via la fréquence cardiaque, la température de la peau et les mouvements, dont les données sont envoyées sur une application mobile. L’indication la plus connue est le « score de préparation », ou readiness. Au réveil, il indique si votre corps est prêt à affronter la journée avec une note sur 100. A partir de 85, pas de souci à se faire. En dessous de 60, vous avez peut-être besoin de repos. 10 ? Il est temps de filer aux urgences.

Made in Finland

Vendre un objet connecté de plus dans un univers saturé de bracelets et de montres relevait d’un pari audacieux. Mais la bague a de solides arguments. Silencieuse et sans écran, pour le confort mental. Bien positionnée pour ce qu’on lui demande, le doigt étant un organe très vascularisé. « Le poignet, lui, comporte plus d’os, des poils, autant d’obstacles à la mesure », compare Dorothy Kilroy, directrice des opérations d’Oura. L’avancée de la technologie a permis enfin de miniaturiser à l’extrême la batterie et les divers capteurs. Puis, de l’oublier, comme si seul le bijou demeurait. Utile, on ne la quitte jamais, optimisant ainsi ses statistiques : niveau de stress, activité physique ou encore, pour les femmes, cible précieuse pour Oura, cycles menstruels et périodes de fertilité.

Les ventes explosent en ce moment. La société pionnière du secteur revendique 5,5 millions de bagues écoulées depuis 2015, avec au total près de 5 millions d’abonnés payants à son application mobile, qui permet une exploitation complète des données collectées. Après une dernière levée de fonds de 900 millions de dollars, la compagnie vise une valorisation de 16 milliards à la Bourse de New York, ce mois-ci. Son PDG Tom Hale espère porter le chiffre d’affaires à 2 milliards en 2026, multiplié par quatre en deux ans. « La valeur n’est pas dans le capteur, elle est dans les algorithmes », note l’un de ses concurrents français, Amaury Kosman, créateur des anneaux Circular. L’IA va permettre des analyses et des recommandations plus personnalisées. Et valoriser d’autant plus les abonnements.

En dépit de ses ambitions à Wall Street, et d’un business très concentré sur les Etats-Unis, Oura garde son siège social ainsi que toute sa recherche et développement à Oulu, où Petteri Lahtela, Kari Kivelä et Markku Koskela avaient conçu la première version de l’objet. Cette ville portuaire est la capitale technologique du Grand Nord, où l’Etat finlandais concentre recherche universitaire et électronique depuis les années 1980. Le fleuron national, Nokia, y a employé des milliers d’ingénieurs. Après son échec dans le domaine de la téléphonie mobile, près de 3 500 d’entre eux se retrouvent sur le carreau en 2012. Certains atterriront chez Oura, à l’image de Kari Kivelä. Oulu, historiquement, est aussi le cœur battant de la mesure de santé. C’est ici, en 1977, qu’un professeur de l’université locale, Seppo Säynäjäkangas, dépose un brevet pour un appareil quantifiant le pouls au bout du doigt. Il fondera peu après la marque Polar, qui a embarqué le premier capteur biométrique destiné, à l’origine, aux skieurs de fond. L’Etat finlandais soutient par ailleurs à grands frais le développement de la recherche sur les puces électroniques et divers capteurs utiles à Oura ou Polar.

Puis, il faut le reconnaître, l’obsession pour le sommeil, le bien-être et la santé résonne au pays du sauna. « Quand je suis arrivée en Finlande pour la première fois, il était trois heures du matin et il faisait encore jour, se souvient Dorothy Kilroy, originaire d’Irlande. J’y suis retournée six mois plus tard : à deux heures de l’après-midi, le soleil apparaissait tout juste. Avec de telles contraintes sur le rythme circadien, on comprend plus qu’ailleurs l’importance du sommeil ». La Finlande est également devenue un modèle mondial de prévention des maladies cardiovasculaires grâce au programme de santé publique lancé en 1972, en Carélie du Nord, la plus affectée du monde.

Concurrence et paranoïa

Cet intérêt pour la mécanique corporelle dépasse aujourd’hui largement le cercle polaire, et la concurrence s’intensifie. Le français Circular, mais également des marques chinoises et indiennes qui font chuter le prix des bagues – les modèles les plus chers d’Oura, au style scandinave minimaliste, valent plus de 500 euros. Le principal rival se nomme Samsung, géant sud-coréen reconnu dans le domaine des objets connectés, et aux poches très profondes. En outre, les bracelets connaissent eux aussi une révolution dans la miniaturisation, à l’instar des produits de l’américain Whoop, qui devrait entrer en Bourse dans le sillage d’Oura.

La bague n’a pas que des atouts. Elle ne séduit pas la plupart des sportifs amateurs, qui lui préfèrent les écrans afin de visualiser leurs performances en direct et lui reprochent de fausser les mesures. Le bracelet, à l’inverse, suit mieux leurs mouvements et embarque un GPS. La capacité réelle des capteurs fait aussi débat. Cet été, le recours judiciaire d’une cliente américaine mécontente a été très relayé dans la presse spécialisée. Elle estime que le taux de suivi de son sommeil est deux fois moins précis que ce qu’annonce Oura. Sa capacité à réellement anticiper le Covid a également été discutée.

Le « seigneur des anneaux » est enfin épinglé pour la paranoïa qu’il peut susciter. Un utilisateur français interrogé par L’Express, patron d’un éditeur français de logiciel, grince devant les couronnes que l’application décerne selon la qualité de son sommeil : « C’est horrible ! C’est une sorte de compétition avec moi-même. » A-t-on vraiment besoin d’un score sur smartphone pour savoir si l’on a bien dormi ? « Livrer cinquante données brutes à un individu, c’est écrasant. Il faut traduire cela en quelque chose qui ne va ni l’effrayer, ni le submerger, ni le perdre », reconnaît Dorothy Kilroy.

Le succès attend donc confirmation. Et si le marché de la bague a décollé, il partait de zéro, rappelle Flavien Vottero, directeur d’études à l’Institut Xerfi. « En France, par exemple, elle ne représente que 4 % des objets connectés de santé qui, par ailleurs, plafonnent actuellement. » Les technophiles comptent évidemment parmi les premiers fans, mus par la curiosité… ou d’autres raisons. « Je pense qu’un bon système préventif ne sera jamais fourni par l’Etat et que l’on doit soi-même s’équiper », observe ainsi un chef d’entreprise dans l’IA, adepte de la première heure.

C’est ce qu’espère Oura, qui continue d’empiler les capteurs et les algorithmes sur cinquante biomarqueurs, assistés par quarante docteurs en sciences et cinq médecins pour les valider. Dans un objet toujours plus petit : sa cinquième bague, sortie cette année, est 40 % plus fine que la précédente. « Le nombre de choses que ces capteurs peuvent mesurer est quasi infini », assure Dorothy Kilroy. Reste à le faire savoir. La Bourse y aidera, tout comme les Jeux olympiques de 2028 à Los Angeles : Oura a signé un juteux contrat afin d’accompagner les sportifs américains dans leur récupération après les épreuves. Une manière de réitérer son moment « Covid » avec les stars de la NBA. Hip hip hip ?

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