« Ils seront l’alpha et l’oméga de nos vies » : comment les agents IA vont bouleverser l’humanité

Menaces pour la démocratie, désinformation, « apocalypse des emplois », fin de la lecture, santé mentale des jeunes… On ne compte plus les ouvrages alertant sur les périls de la révolution numérique, entre réseaux sociaux, smartphones et maintenant intelligence artificielle. Toute l’originalité du nouvel essai d’Antoine Buéno est de se concentrer sur la révolution à venir : l’IA agentique. Si depuis le lancement de ChatGPT le 30 novembre 2022, l’IA générative a déjà représenté un choc majeur, la prochaine génération pourrait, selon l’essayiste, représenter une bascule bien plus importante que tout ce que nous avons connu jusqu’ici.

Alors que l’IA générative ne fait que répondre à des requêtes, les agents IA sont capables d’effectuer des tâches de manière autonome, et de prendre l’initiative. Déjà, ils suivent des projets, trient des CV, gèrent une boutique en ligne ou prennent des rendez-vous. Bientôt, un agent IA pourra organiser l’existence de chacun.

« Demain, notre Agent sera l’alpha et l’oméga de nos vies. Il nous accompagnera en permanence. Nous passerons notre temps à le solliciter, le consulter et lui répondre. Il sera à la fois notre nounou, notre majordome, notre secrétaire, notre conseiller, notre médecin personnel, un assistant de vie à temps plein qui remplit nos formulaires administratifs, gère notre agenda, organise notre quotidien et nos voyages », souligne Antoine Buéno. L’agent IA sera de surcroît notre confident, compagnon et souffre-douleur. Et bientôt le précepteur de nos enfants, voire l’amour de notre vie, comme dans le film Her de Spike Jonze. De quoi marquer un changement de paradigme.

Les religions et les dictatures renforcées

Conseiller au Sénat où il est spécialiste de développement durable, auteur notamment de Futur Notre Avenir de A à Z et L’Effondrement (du monde) n’aura (probablement) pas lieu (Flammarion), Antoine Buéno est le plus stimulant de nos prospectivistes. Dans Guidance (Tallandier), il tente de prévoir les conséquences sociales d’un ange gardien numérique, qui saura tout de nos vies, les agencera, tout en les influençant. Premièrement, l’individualisation devrait encore se renforcer, avec une réduction des échanges interpersonnels, tandis que les IA communiqueront entre elles pour se coordonner. Ensuite, loin de remplacer les religions existantes, comme ne le craint le pape Léon XIV, l’IA les confortera en guidant chaque croyant dans la bonne observance. Un contrôle de chaque instant dont même les plus inquisitrices des religions n’avaient pas osé en rêver.

Mais ce sont tous les systèmes politiques qui pourraient être transformés par la technologie. Antoine Buéno imagine ainsi l’instauration de « téocratIAs » : « En Iran, chacun aurait sur son épaule, en permanence, un petit ayatollah Khomeini lui soufflant quoi faire à l’oreille ». Un régime athée comme la Chine renforcerait lui son contrôle à travers des « Big Brothers » décentralisés, prenant chaque citoyen par la main pour l’orienter sur les sentiers tracés par le régime. Dans ce « totalitarIA », le système n’aura plus besoin de faire usage de la répression qu’à la marge. Autre possibilité envisagée par notre futurologue : une « ploutocratIA », c’est-à-dire une société inégalitaire dans laquelle les humains disposeraient de coachs numériques plus ou moins performants en fonction de leur caste. Même les démocraties seraient bouleversées, avec une justice déléguée à l’IA, mais aussi des agents jouant le rôle de mentor politique.

Le « meilleur des mondes » ?

Selon Antoine Buéno, la dystopie Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) est une boussole bien plus pertinente que le surcoté 1984 de George Orwell (1949) pour nous guider dans le futur. Plutôt qu’un totalitarisme fondé sur la peur, la paranoïa, les dénonciations et les guerres, comme le XXe siècle a pu en connaître, Huxley avait annoncé un totalitarisme du bien-être, dans lequel les individus troquent leur liberté contre des récompenses permanentes. Pour que ce « meilleur des mondes » soit complet, Antoine Buéno imagine que la révolution de l’IA pourrait s’accompagner, comme dans le roman, de l’essor de l’eugénisme, de l’extension de la fécondation in vitro et de l’abolition de la vieillesse. En pilier de son système dystopique, Huxley envisageait une drogue fictive, le soma, qui permet de plonger dans un sommeil paradisiaque. Celle-ci pourrait être remplacée par les mondes virtuels, des échappatoires qui n’en sont aujourd’hui qu’à leurs prémices.

En revanche, Aldous Huxley, pionnier de la révolution hippie, s’est trompé sur un point majeur : Le Meilleur des mondes prévoyait une liberté sexuelle débridée. Selon Antoine Buéno, l’IA ne fera au contraire qu’accroître la récession sexuelle qu’on observe déjà chez les millennials et la génération Z.

Guidance, par Antoine Buéno. Tallandier, 281 p., 21,90 €.

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