La crise énergétique n’est pas un plan climat, par Cécile Maisonneuve

Le baril de Brent a frôlé les 110 dollars le 16 septembre, le diesel atteint des records et le gaz en Europe coûte dix fois plus cher qu’aux Etats-Unis. Cette nouvelle crise énergétique va-t-elle accélérer la transition ? Sur le papier, oui, la flambée du pétrole devrait être une excellente nouvelle pour la transition. Plus les énergies fossiles sont chères, plus les solutions bas carbone deviennent compétitives. Sur le papier encore, le vieux monde énergétique est censé organiser sa disparition au profit du nouveau, électrique.

Sauf que rien n’est aussi simple dans le monde réel. Dans ce monde-là, le pétrole cher, c’est d’abord de la demande détruite, c’est-à-dire des artisans qui renoncent à des clients trop éloignés, des infirmières qui ne prennent plus de nouveaux patients à l’autre bout du département. Le diesel fait rouler camions, tracteurs et engins de chantier. Il permet aux pêcheurs de sortir en mer. Quant au fioul, il chauffe 2,6 millions de résidences principales, surtout dans les territoires ruraux. C’est d’ailleurs bien cette géographie sociale de la crise que dessinent en creux les aides prolongées par le gouvernement : 35 centimes par litre pour les pêcheurs, 20 pour le BTP, 15 pour les agriculteurs. Pour ces Français, un carburant plus cher signifie d’abord une activité réduite ou une maison moins chauffée car la crise ne frappe pas les usages les plus carbonés mais les moins substituables.

On peut se rassurer en regardant l’envolée des ventes de voitures électriques qui, en août, ont représenté 38 % des immatriculations neuves, en hausse de 113 % sur un an. Mais lisons bien ce chiffre. Il mesure non pas la transformation du parc mais le flux de voitures neuves. Il intervient après une contraction de 5 % du marché en 2025 et doit beaucoup au leasing social, à la fiscalité des flottes et à l’élargissement de l’offre. Le pétrole cher accélère la substitution du véhicule électrique à la voiture thermique à trois conditions : que l’alternative existe, qu’elle soit soutenue par des infrastructures et, surtout, qu’elle soit finançable.

Le choc pétrolier nourrit l’inflation

Cela vaut partout. Une étude récente de l’Agence internationale de l’énergie sur l’Asie du Sud-Est montre que le même baril cher peut faire acheter une voiture électrique au Vietnam ou subventionner l’essence en Indonésie. Face à la crise, les gouvernements de la région limitent les déplacements, plafonnent les prix, subventionnent les carburants, développent les biocarburants. Dans cette partie du monde, qui ne peut rivaliser avec l’Europe pour acheter du gaz naturel liquéfié américain, le gaz cher, c’est aussi une centrale à charbon que l’on rallume, quand bien même l’énergie solaire s’y développe à toute vitesse. Les prix du gaz ou du pétrole ne dictent pas à eux seuls les choix énergétiques : ceux-ci dépendent des équipements disponibles, des politiques publiques et de la capacité à investir.

Car, et c’est là un point fondamental, l’autre conséquence du pétrole cher est de renchérir le financement des investissements nécessaires à sa substitution par des moyens bas carbone. Voici le paradoxe : le choc pétrolier nourrit l’inflation jusqu’à 1,8 point pour une hausse de 50 % des prix fossiles, selon une étude de la New Economics Foundation. Pour l’endiguer, la BCE relève son taux de dépôt, porté à 2,5 % depuis le 16 septembre : un outil conçu contre l’excès de demande, pourtant appliqué ici à un choc d’offre importé. Les marchés en tirent les conséquences : le taux français à dix ans, alourdi par la prime de risque de notre dette, atteint 4,52 %. C’est ce taux-là, le prix de l’argent à long terme, qui fixe le coût de construire demain. Or la transition exige d’abord du capital. Pas tant pour les centrales à gaz qui coûtent surtout par leur combustible, mais pour les réacteurs, les éoliennes, le réseau électrique… La hausse des taux pèse donc précisément sur ce qui permettrait d’échapper au prochain choc. Sans compter que la transition n’est pas la seule dépense d’avenir à financer : défense, intelligence artificielle, centres de données (et dette publique !) sollicitent la même épargne, les mêmes garanties, les mêmes compétences.

Une crise énergétique accélère donc la transition là où les voies ont été posées et les conditions réunies. Ailleurs, elle engendre sobriété subie, subventions, charbon et colère sociale. Elle rend le monde fossile plus coûteux, sans rendre le monde bas carbone plus accessible. Une crise énergétique n’est pas un plan climat, encore moins dans un pays surendetté.

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