Equans, la filiale de Bouygues qui transforme l’air en or : « Nous savons gérer toutes les atmosphères »

Chez Equans, brasser de l’air n’a rien d’une insulte. L’ancienne filiale d’Engie, aujourd’hui dans le giron de Bouygues, en a fait l’une de ses spécialités. Climatisation, ventilation, purification, confinement : le groupe transforme l’air – sous toutes ses formes – en or. Avec 18,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier et des activités sur les cinq continents, il figure parmi les leaders mondiaux du secteur de l’énergie et des services.

Jérôme Stubler dirige Equans depuis 2021. Diplômé de l’Ecole polytechnique et de l’Ecole nationale des arts et métiers, il a d’abord fait ses armes dans le génie civil, en bâtissant des infrastructures qui devaient résister… au vent. Chez Freyssinet, il dirige les projets des ponts de Normandie, d’Iroise, Vasco de Gama (Portugal) ou encore de la plateforme pétrolière offshore Hibernia (Canada), avant de développer l’activité nucléaire de l’entreprise. Il prend ensuite la tête de Vinci Construction en 2014, puis celle d’Equans quelques années plus tard. Des ouvrages massifs aux plus petites molécules, Jérôme Stubler déploie la même passion pour parler des aspects techniques de son métier. Des applications presque infinies de l’air. Du niveau de pureté atteignable. De la prouesse de Dyson. Ou du chemin vers la transition énergétique.

L’Express : L’air ne se voit pas, ne se touche pas et c’est pourtant le cœur des activités d’Equans. Est-ce la ressource la plus sous-estimée de nos sociétés ?

Jérôme Stubler : L’air a beau être invisible, c’est l’un des plus importants vecteurs d’échange du corps humain. Nous sommes en interaction permanente et instantanée avec lui. Notre santé en dépend : l’air donne de l’énergie et assure la régulation thermique de notre corps. C’est un peu la même chose au sein d’un bâtiment tertiaire ou industriel. L’air apporte aux bâtiments son énergie thermique, sa thermorégulation, mais aussi des caractéristiques spécifiques selon les besoins.

Nous sommes capables de gérer toutes les atmosphères. Par exemple faire circuler de l’air très froid pour la réfrigération industrielle, ou de l’air extrêmement sec pour les gigafactories de batteries. À l’inverse, des endroits ont besoin d’humidité pour conserver du fromage ou certaines œuvres d’art. D’autres situations nécessitent un air d’une pureté absolue, sans aucune molécule susceptible d’interférer avec des réactions biochimiques ou pharmaceutiques. L’air est au cœur de nombreuses préoccupations économiques. Mais sa maîtrise est, en effet, une spécialité parfois méconnue.

Jusqu’où s’étend le spectre de vos activités ?

Notre savoir-faire de pointe nous permet de répondre à une foule de situations. Certains clients veulent de l’air très pur pour leurs collaborateurs. Avoir de l’air de haute montagne dans des bureaux, en ville. Nous savons le faire. Dans les hôpitaux, l’air doit être traité pour éviter que les microbes passent d’une chambre à l’autre. C’est la base. Du côté des biotechs et des laboratoires, il faut brasser et filtrer pratiquement au niveau de la molécule pour ne pas polluer l’air ambiant ou laisser quelque chose sortir de la salle. Dans le nucléaire, l’air est utilisé comme un élément de confinement de la radioactivité. Et dans les sous-marins ou dans un bateau de surface devant parfois « fermer les écoutilles », il est vital de faire respirer tout l’équipage. Le traitement de l’air peut être d’une très grande criticité. Des pans entiers de l’industrie en dépendent.

Comment qualifieriez-vous votre métier ?

On parle généralement de « climaticien », mais le terme est impropre. Au-delà de l’aspect climatique, nous travaillons son mélange, sa pureté, sa capacité à être un fluide caloporteur. Il n’existe pas vraiment de mot pour ce métier. On pourrait presque dire « pharmacien de l’air » ou « chimiste de l’air », mais le spectre d’action est très large. Dans notre filiale Axima, un leader européen en la matière, il y a des experts de l’air pur, de l’air sec, de l’air chaud, de l’air froid, de chaque typologie de filtration… Nos équipes sont capables de concevoir des procédés pour sécher un matériau avec de l’air à 600 ou 700 degrés, appliquer un traitement thermique pour stériliser des produits, congeler à cœur un poisson en quelques secondes… Mais aussi stocker de l’énergie avec de l’air.

Quelles technologies utilisez-vous concrètement pour traiter et purifier l’air ?

Il existe deux grandes méthodes. La première est mécanique et chimique : on presse l’air contre des filtres qui piègent les particules en fonction de leur taille. Puis on utilise des filtres réactifs pour capturer les molécules indésirables. Le second dispositif repose sur l’électrostatique, sans filtre à proprement parler. On charge électriquement les particules de l’air – l’ionisation -, puis on les rabat sur une plaque, ce qui permet de les trier.

Le traitement de l’air s’opère souvent dans l’anonymat. Il y a une exception : Dyson. En montrant ses flux pour nettoyer, sa dépression pour aspirer et ses cyclones pour filtrer, cette marque a rendu l’utilisation de l’air explicite et désirable pour le grand public. Leur aspirateur transparent en est un bon exemple. Ces techniques existent pourtant depuis très longtemps ! Nous vendons d’ailleurs en Chine des « méga cyclones à très haute vitesse », une solution basée sur cette même technologie pour laver les fumées des cheminées des usines. Avec ce procédé de traitement cyclonique, nous divisons par plus de 100 000 le nombre de particules émises par ces sites.

Dans l’industrie des semi-conducteurs, la pureté de l’air est-elle un enjeu vital ?

Totalement. Les fabricants de puces comme TSMC, STMicroelectronics ou Intel, gravent des transistors à l’échelle du nanomètre. Mis bout à bout, un million de ces motifs ne mesurent que quelques millimètres. C’est extrêmement fin. La moindre poussière ruine le composant. Dans ces usines, l’air est traité jusqu’à la nanofiltration. Les rares opérateurs présents portent des combinaisons. Et les machines de fabrication travaillent elles-mêmes dans un environnement encore plus pur que celui de l’usine. Chacune dispose de son propre sas, alimenté en oxygène, en azote, en gaz spéciaux, en air ultra-pur et parfois en vide – jamais absolu, mais aussi poussé que possible.

Peut-on atteindre des niveaux de pureté encore supérieurs ?

En température, le zéro absolu (- 273,15 degrés Celsius ou 0 kelvin) est inatteignable selon les lois de la physique. Cela supposerait d’arrêter tout mouvement moléculaire, or il y a toujours une interaction résiduelle par des chocs, des radiations. En revanche, la pureté absolue est théoriquement atteignable : on peut filtrer jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune molécule, plus aucun atome étranger sur des cristaux purs et parfaits. La difficulté réside alors dans la mesure : est-on seulement capable de vérifier qu’il ne reste plus rien ? Oui à l’échelle microscopique, non à l’échelle macroscopique.

L’exemple extrême, c’est la chambre à bulles du Cern, le Conseil européen pour la recherche nucléaire, où l’on coupe en morceaux des noyaux d’atomes. La moindre molécule parasite fausse l’expérience et les mesures. L’installation d’une boîte de vide de la taille d’un mètre cube nécessite un bâtiment entier autour, avec des étages de systèmes de purification. C’est une pièce unique. Le saut d’échelle est tout aussi radical pour les ordinateurs quantiques. Selon les architectures, ils ont besoin de températures comprises entre moins de 1 à 4 kelvins, soit environ – 272 et – 269 degrés Celsius. Entre 3 et 4 kelvins, le matériel peut tenir sur une table. Pour 1 kelvin, il faut une usine entière.

L’IA peut-elle aider vos équipes dans le traitement de l’air ?

Sur la pureté de l’air, je ne vois pas encore d’application. En revanche, sur la gestion thermique, bien sûr. En fonction de la météo prévue le lendemain et des scénarios passés qu’il a intégrés, un modèle prédictif est capable de chauffer, climatiser ou assécher en amont un bâtiment pour optimiser sa consommation d’énergie. Sans IA, il faut construire un modèle physique puis résoudre un certain nombre d’équations. Avec l’IA et le deep learning, pas besoin de compter le nombre de fenêtres. On laisse le système apprendre.

Comment articulez-vous vos expertises sur l’air, la thermique et l’électricité ?

Ces trois domaines interagissent par des transferts et transformations d’énergie. Dans un bâtiment, l’électricité programme et alimente les équipements ; la thermique chauffe, refroidit et optimise la production ; l’air est le vecteur de filtration et de distribution de l’énergie. En maîtrisant la vue d’ensemble, on peut arbitrer entre différentes solutions en fonction de l’efficacité à chaque instant. C’est toute la valeur ajoutée d’Equans.

Prenons l’exemple d’un hôtel sur une île déserte, loin de tout réseau électrique. Sans autre solution, il fonctionnerait au générateur diesel. Mais il peut aussi être autonome à 100 %, produire son énergie avec des panneaux solaires et de petites éoliennes, stocker un peu d’électricité dans des batteries pour l’éclairage ou les cuisines le soir. Il peut aussi créer sa régulation thermique par échanges avec la mer, en surface ou dans les profondeurs, avec un pompage peu énergivore.

Maintenant, l’hôtel n’est plus au milieu du Pacifique, mais relié au réseau et connecté à ses voisins. Il est capable d’échanger ou de stocker de l’énergie sous plusieurs formes. L’électricité a deux propriétés particulières : elle peut être acheminée sur de longues distances, mais elle ne se stocke pas – du moins sans batterie. A chaque instant, la production doit égaler la consommation. Pour la thermique, c’est l’inverse : la chaleur se transporte mal au-delà de quelques kilomètres, mais se stocke facilement et à bas coût. L’intérêt est de savoir combiner les deux, de ne pas tout faire reposer sur l’électricité lorsque l’on peut utiliser du chaud ou du froid. Cette logique s’applique à plus grande échelle : de petits réseaux thermiques locaux – au niveau d’un bâtiment, d’un quartier ou d’une ville – interconnectés à de grands réseaux électriques. Nous savons optimiser cette superposition.

Qu’avez-vous retenu des polémiques autour de la climatisation cet été ?

Le débat pour ou contre la climatisation n’est pas le bon. Peut-on vivre à 40 ou 45 degrés ? Non. Notre corps est conçu pour vivre dans un environnement plus froid que lui-même. Le vrai débat, c’est comment nous climatisons.

Est-il vraiment raisonnable de produire du froid à partir d’un air pris à 40 degrés en toiture pour le souffler à 15 degrés dans un bâtiment ? Plus l’écart de température à combler est grand, plus il faut de compresseurs, donc d’énergie. La solution se trouve en réalité dans le sol. Il est absolument impératif de généraliser la géothermie de surface. C’est un enjeu économique et écologique majeur ! Elle est très répandue aux Pays-Bas, en Suisse, en Allemagne, mais peu chez nous.

En France, les températures extérieures oscillent globalement entre – 20 degrés et + 40 degrés. Le sol, à un mètre de profondeur, est à 15 degrés toute l’année, avec de très légères variations entre plaines et montagnes. Utilisons cette ressource plutôt que de sponsoriser l’importation massive de climatiseurs venus d’Asie. Oui, un échangeur géothermique coûte plus cher à la construction, mais le forage et son équipement peuvent durer 100 ans. C’est économique sur le long terme et la différence est considérable pour la planète.

Pourquoi la France accuse-t-elle un tel retard par rapport à ses voisins ?

Parce que nous avons été les enfants gâtés de l’hydraulique et du nucléaire ! Grâce à des visionnaires comme le Général de Gaulle, nous avons bénéficié pendant des décennies d’une énergie abondante et peu coûteuse. Il y a dix ans, la plupart des Français savaient à peine ce qu’ils payaient en facture énergétique ! C’est moins le cas à présent, mais notre énergie reste moins chère que dans la plupart des pays d’Europe. Aux Pays-Bas, la logique est différente : lorsqu’on achète un logement, le coût de l’énergie est pris en compte sur dix ans a minima, et il est inscrit au bureau de vente des appartements. Cela incite à investir davantage dans des solutions économiques sur la durée, comme la géothermie de surface.

L’électrification sera-t-elle le moteur de croissance d’Equans dans les prochaines années ?

C’est le principal moteur de la transition énergétique dans son ensemble, car elle est partout : dans les transports, les bâtiments, les usines. Et donc aussi, par ricochet, de notre croissance. Plus largement, Equans s’appuie sur trois grandes transformations. La transition énergétique est la plus importante en volume. La deuxième, c’est la digitalisation. L’interconnexion des systèmes est essentielle pour créer des réseaux électriques intelligents, optimiser leur usage, garantir le délestage si besoin, et renforcer la sûreté. La réindustrialisation, qui passe par la construction d’usines high-tech, constitue notre troisième levier. Le traitement d’air y joue un rôle capital.

Je suis optimiste. Nous avons encore, en France et en Europe, des cerveaux, des technologies et une capacité d’innovation qui nous permettent de tenir notre rang face à la Chine et aux Etats-Unis. Il faut arrêter de se flageller : nous avons des industries extraordinaires. Oui, nous avons commis des erreurs en délocalisant massivement la production en Asie. Mais des projets comme l’usine de semi-conducteurs ESMC en Allemagne (NDLR : une coentreprise associant le taïwanais TSMC et plusieurs partenaires européens tels que Bosch, Infineon et NXP) représente un investissement de plus de 10 milliards d’euros. C’est massif. La production de composants microélectroniques de premier plan reste possible en Europe.

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