« De la science-fiction » : le programme économique du RN démonté par Antoine Levy
Le programme économique du RN, dont la première mouture a été dévoilée la semaine passée, réservait aux apôtres de l’austérité budgétaire une leçon : il est possible de promettre à tous et à tout va, tout en réduisant le déficit ! Seul bémol : il est nécessaire pour cela de s’extraire du domaine aride et ennuyeux de la comptabilité, et de sauter dans celui bien plus amusant de la science-fiction.
Le RN propose d’abord un vaste éventail de promesses clientélistes, pudiquement qualifiées de « mesures sectorielles », destinées à ratisser aussi large que possible pendant la campagne à venir. La facture, salée, et pourtant largement inférieure à la réalité ? 50 milliards de nouvelles dépenses et 50 milliards de baisses d’impôt, chaque année, d’ici 2030.
Dépenses sous-évaluées
Parmi les premières, le remboursement à 100 % des soins dentaires pour seulement 1,5 milliard (quand les mutuelles paient aujourd’hui près de 7 milliards), ou la construction de 30 000 places de prison pour seulement 5 milliards (quand ce même montant n’a pas permis d’en bâtir 15 000 ces dernières années).
Parmi les secondes, des suppressions d’impôts par dizaines (impôts de production, impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, taxation des successions jusqu’à 300 000 euros, TVA sur 100 produits de première nécessité) comptabilisées pour moins de la moitié de leur coût budgétaire.
Face à ces 100 milliards d’euros de dérive réelle, mais très largement sous-estimée, et afin de présenter une trajectoire budgétaire prétendument saine, le parti promet 166 milliards de coupes dans les dépenses, 18 milliards de hausses d’impôts, et 60 milliards de « gains fiscaux » largement sortis du chapeau. Le solde, après cet exercice de prestidigitation ? Un déficit en baisse de 5 points de PIB, une dette stabilisée 800 milliards sous sa trajectoire tendancielle, une croissance dopée à 2,8 % malgré ce choc budgétaire, et des taux réels miraculeusement revenus à 1 % grâce à des investisseurs enfin rassurés.
Le RN au pouvoir en mai 2027 parvient même à augmenter le PIB et à réduire le déficit… de 2026. Et alors qu’il s’engage à rejeter 87 % des 28 milliards de redressement budgétaire du gouvernement actuel pour l’an prochain, il entend malgré tout réaliser 70 milliards d’ajustements cette même année 2027… en comptabilisant par erreur ses mesures comme si elles s’appliquaient sur l’année pleine, plutôt que sur un seul semestre.
Le chiffrage des hausses d’impôts et baisses de dépenses supposées financer le coût bien réel du programme Le Pen est si fantaisiste qu’on peut se demander si quiconque a relu ce document avant sa diffusion au public.
Des recettes sorties du chapeau
Ainsi, côté recettes, du remplacement de l’IFI par un impôt sur la fortune financière, qui, malgré la perte de 2 milliards d’impôts sur le patrimoine immobilier, rapporterait plus que l’ancien ISF… Ce dernier couvrait pourtant à la fois immobilier et placements financiers.
Ainsi de la « renationalisation des autoroutes » accompagnée, populisme aidant, d’une baisse des tarifs de péage, et comptabilisée comme une recette nette de 4 milliards par an… En oubliant de mesurer le coût du rachat (environ 40 milliards), la fin des rentrées d’impôts sur les sociétés sur les concessionnaires, ou la disparition du produit des ventes de concessions nouvelles.
Ainsi d’une fantasmagorique taxe sur les rachats d’actions qui rapporterait 11 milliards dès les six derniers mois de 2027… Sans aucune réaction, naturellement, des entreprises concernées.
Ainsi de 3 milliards de nouvelles recettes sur les tabacs et l’alcool, obtenues grâce à « l’harmonisation au niveau européen de la fiscalité », dont on imagine bien qu’elle sera la priorité de nos voisins, déjà peu enclins à tolérer nos excès budgétaires, après la réduction promise de 16 milliards, parfaitement illégale, de notre contribution à l’Union européenne.
Ainsi d’une taxe de 1000 euros par an à l’embauche d’un extra-Européen, qui générerait 1 milliard, soit la contrepartie d’un million de nouvelles embauches chaque année… Malgré l’arrêt de l’immigration extra-européenne défendu par le parti.
Ainsi du fameux « prélèvement à la source de la TVA » qui ferait entrer dans les caisses publiques (nul ne sait comment) 18 milliards d’euros, alors même que le RN s’est opposé à la facturation électronique, première mesure de lutte contre la fraude ; ou d’un « mécanisme de correction de l’impôt sur les sociétés assis sur le chiffre d’affaires » qui doit apporter 7,5 milliards, et qui ressemble furieusement à la surtaxe actuelle d’impôt sur les grandes entreprises… Contre laquelle le RN vient de voter au Parlement.
Doubles et triples comptes
Mais c’est dans les 166 milliards de baisses de dépenses que la frontière entre incompétence et mensonge est allègrement franchie. Une constante s’en dégage : le RN n’est jamais aussi doué pour réduire les dépenses que lorsqu’il s’agit de mesures qui n’affectent personne.
Ainsi de la lutte contre la fraude dans la santé qui, par le miracle notamment d’une « carte vitale biométrique », rapporterait par exemple 15 milliards ; ou de concepts ronflants mais heureusement indolores, comme « fluidifier » les parcours hospitaliers (8 milliards), « rationaliser » ou « fusionner » les structures, les achats, ou les systèmes d’information (15 milliards), « mieux gérer » le patrimoine immobilier de l’Etat (5 milliards), « optimiser », « mutualiser » ou « réinternaliser » des agences, fonds, et organismes (20 milliards), « réformer » un prétendu « cartel des marchés publics » ou « renforcer » la concurrence (7 milliards).
Mais même cette « immaculée contraction » des dépenses serait insuffisante si chaque ligne ne donnait pas lieu à un absurde gonflement des économies attendues. Doubles et triples comptes ne sont pas rares dans les économies calculées. La suppression des prestations sociales pour les étrangers est chiffrée à deux fois la valeur totale des allocations aujourd’hui perçues. La baisse de la TVA transférée aux collectivités est ajoutée deux fois (dans les mesures du gouvernement acceptables pour le RN, et dans de prétendues mesures nouvelles).
Les « économies sur le coût de la dette » sont comptabilisées une première fois comme réduisant directement les dépenses, puis une seconde quand la baisse du déficit occasionne une réduction de la charge d’intérêts. Plus grave, une dizaine de lignes, sur le prix de l’électricité, les collectivités locales ou les certificats d’économie d’énergie, comptabilise pour des dizaines de milliards des transferts en faveur de l’Etat venus d’autres administrations ou entreprises publiques, dont l’effet net sur les finances publiques est au mieux de zéro.
Cela ne surprendra pas le lecteur : c’est évidemment sur les retraites, nerf de la guerre budgétaire, que le parti d’extrême droite fait la plus grande preuve de sa créativité comptable. La réforme RN, qui prévoit de ramener l’âge de la retraite entre 60 et 62 ans, et dont tous les économistes sérieux estiment le coût probable complet pour les finances publiques entre 30 et 40 milliards du fait des pensions supplémentaires versées et de la baisse induite du taux d’emploi des seniors, est chiffrée à « seulement » 2 milliards la première année et 9 milliards dans cinq ans (malgré l’inflation et le vieillissement). En parallèle, de mystérieuses et vagues « mesures de réparation » du système par répartition réduiraient les dépenses de 15 milliards… Alors même que le RN vient de s’opposer à l’Assemblée à une simple désindexation partielle (4 milliards) et à la réduction de l’abattement Papon de 10 % sur les pensions (2 ou 3 milliards).
Chacune des 125 mesures du projet contient son lot d’exagérations, d’incohérences, d’erreurs de calcul, d’incompréhension des mécanismes légaux, budgétaires et macroéconomiques les plus élémentaires. Chaque nouvelle ligne fait osciller entre hilarité et désespoir le lecteur, qui entrevoit avec effroi la perspective qu’il s’agira peut-être demain de la politique économique du pays.
Pourtant, cette lecture a au moins ceci de rassurant qu’elle souligne, en creux, que même un parti populiste et incompétent se sent désormais dans l’obligation de proposer un programme d’ajustement qui, au moins sur le papier, tienne compte de la contrainte de la dette et donne les apparences du sérieux budgétaire. C’est déjà un progrès dans la prise de conscience, par le personnel politique, de la gravité de notre situation ; passer de l’illusion à la réalité des comptes publics sera autrement délicat, car la poudre aux yeux ne nous sortira pas de la poudrière.



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