« Cette fois, les posts n’ont pas été écrits avec ChatGPT, mais avec les tripes » : après le 17 octobre, la riposte de la France LinkedIn
Les chefs d’entreprise aussi sont en colère. Mais plutôt que dans la rue, c’est sur LinkedIn qu’ils la déversent ces derniers jours. Habitué aux publications lisses vantant une expérience ou les mérites d’un nouveau produit, le réseau social des professionnels se retrouve aujourd’hui inondé de réactions engagées, parfois même revendicatives, aux violences et aux pillages du 17 octobre – près de 60 000 publications en moins de soixante-douze heures. Leurs rédacteurs sont à la tête de grandes entreprises – Thierry Cotillard (Les Mousquetaires), Alexandre Bompard (Carrefour), Enrique Martinez (Fnac-Darty), ou encore Catherine Spindler (Sephora) – mais aussi, et en majorité, de plus petites structures, victimes ou solidaires, dont les dirigeants, comme Romain Carretero, aux commandes d’un cabinet d’architecture installé à Saint-Chamond (Loire), ne veulent pas que « (leur) silence ressemble à un consentement ».
Selon le profil, le ton est tantôt désabusé, tantôt révolté. « J’AI SURTOUT LA RAGE ! », tempête dans un message rédigé en partie en majuscules Philippe Bernard, patron d’une entreprise d’une quarantaine de salariés et président de la CCI d’Oise. Après les gilets jaunes fin 2018 et les émeutes qui ont suivi la mort du jeune Nahel à l’été 2023, le 17 octobre et ses excès pourraient-ils avoir été la goutte de trop pour les entrepreneurs ? « Une ligne a été franchie », confirme Sébastien Chevance, gérant d’une société de la côte ouest de l’Hexagone. Leurs messages qui, « pour la première fois n’ont pas été écrits avec ChatGPT, mais avec leurs tripes » selon la formule d’un spécialiste de la présence numérique des entreprises, révèlent toute la sidération et le désarroi qui envahissent le monde économique.
La France qui construit et celle qui détruit
Si de nombreux utilisateurs LinkedIn reconnaissent que la liberté de manifester est « un droit fondamental », Sébastien Chevance rappelle que « la violence et la destruction ne le sont pas ». D’autant que, derrière chaque commerce, il y a comme le souligne Zoulikha Laoubi, directrice générale de la chaîne de restaurants Léon, « des entrepreneurs, des équipes, des emplois et des années d’efforts ». En résumé, ceux qui « créent des emplois, paient des salaires et font vivre des familles » pendant « que (d’autres) détruisent ».
Impossible également de recenser tous les dirigeants qui disent ne plus avoir confiance en la puissance publique pour les protéger. Pour n’en citer qu’un, le président du Groupement Mousquetaires Thierry Cotillard, qui a dû faire appel à des renforts de sécurité privée pour protéger les magasins Intermarché, déclare sans ambages que « l’Etat a failli » le week-end dernier. Une impuissance qui, au vu de la pression fiscale imposée aux entreprises tricolores, agace Thomas Rouault dont un des magasins a été complètement pillé, faute d’obtenir le secours des forces de l’ordre : « Comment peut-on payer autant d’impôts et de cotisations, (…) créer des emplois, et se retrouver aussi seul lorsqu’on demande de l’aide ? », interroge-t-il dans un long message qui a recueilli plus de 8 100 mentions « j’aime ». Et l’entrepreneur Frédéric Peynoche de renchérir : « Ras-le-bol d’un Etat qui sait où nous trouver pour réclamer son dû, mais que l’on cherche quand il faut protéger notre travail ».
Alors que certains commerçants prévoient d’assurer eux-mêmes leur protection à l’approche de l’acte II de la mobilisation, samedi 24 octobre, des dirigeants se sont proposés d’aider les entreprises touchées. Parmi eux, Benoît Coquart, directeur général de Legrand, s’est engagé à mobiliser des moyens matériels et humains à Limoges, berceau du groupe, et à participer à la reconstruction de son hôtel de ville incendié ; mais également Corentin Dafri, à la tête d’une petite entreprise de conciergerie à Lyon, qui offre d’aider les commerçants touchés par les pillages.
Impuissance de l’Etat, amour de la France
Si le personnel politique essuie un flot de critiques de la part des entrepreneurs, la France, elle, est assaillie de déclarations d’amour (« J’aime mon pays », « Je t’aime, France ! Tu ne mérites pas ça ! »…). Certains, toutefois, s’inquiètent de voir prospérer sur son sol des « gens qui n’aiment pas la France », voire des « ennemis ». Ceux-là, français ou étrangers, « n’ont rien à faire ici ! », s’époumone Emmanuel Petit, le champion du monde 1998 devenu consultant sportif, dans une vidéo relayée sur LinkedIn et beaucoup commentée, à l’instar de la publication de Serge Magdeleine dans laquelle le directeur général de LCL interroge : « Où est passée (…) la France des bâtisseurs, de Vauban, d’Eiffel et d’Haussmann. La France des Lumières, de Montesquieu et de Diderot. La France du progrès, de Marie Curie et de Louis Pasteur ».
Une liberté de ton qui étonne Véronique Reille-Soult, spécialiste de la communication de crise et présidente de Backbone Consulting : « C’est assez rare de voir des grands patrons, davantage encore dans le milieu de la banque, s’éloigner de la parole institutionnelle et s’exposer en adoptant des propos plus politiques ». Il se peut que les images de saccage aient produit une sorte de « choc moral », au sens des sociologues James Jasper et Jane Poulsen, poussant des dirigeants jusque-là en retrait à prendre publiquement position. D’autant que, selon les chercheurs en management Donald Hambrick et Adam Wowak, les patrons osent davantage exprimer leurs convictions politiques lorsqu’ils pensent pouvoir compter sur le soutien de leurs salariés et de leurs clients.



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