Midterms : « Une victoire massive des démocrates pourrait pénaliser le secteur de la tech »
En voilà un paradoxe : au sein même de la patrie de l’intelligence artificielle, la contestation monte concernant son déploiement. Le sujet s’est invité jusque dans les campagnes publicitaires des candidats aux élections américaines de mi-mandat. Au cœur de l’été, l’Etat de New York a instauré un moratoire sur les centres de données. Selon Frederik Ducrozet, responsable de la macroéconomie à la banque suisse Pictet, une volonté de renforcer la régulation autour de l’IA constituerait un signal sérieux pour les investisseurs. Avec en ligne de mire l’échéance présidentielle de 2028.
L’Express : Quelle place occupe l’IA dans cette campagne électorale ?
Frederik Ducrozet : C’est un véritable enjeu de campagne dans certains Etats, comme le Texas ou la Géorgie, parfois transpartisan. Le sujet est essentiellement porté par les démocrates, mais aussi par certains républicains, comme Greg Abbott, le gouverneur du Texas, qui a proposé de restreindre les permis pour l’installation des data centers. Il n’existe pas de politique fédérale harmonisée en matière de régulation de l’IA. Les initiatives restent locales, elles sont prises Etat par Etat.
Les mouvements d’opposition portent-ils sur l’impact environnemental ou sur les possibles pertes d’emplois liées à l’IA ?
Essentiellement sur les effets sur l’emploi. C’est d’ailleurs paradoxal : nous sommes plutôt dans une phase de création d’emplois, voire de pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, avec des salaires qui augmentent davantage dans les Etats qui accueillent des centres de données. Pourtant, de nombreux électeurs expriment la crainte de perdre leur job et d’être remplacés par l’IA. Plus globalement, le coût de la vie reste la première source de préoccupation dans les sondages. L’inflation a érodé la popularité de Donald Trump. Les centres de données y sont associés à travers la hausse du prix de l’électricité.
Quelles réponses sont aujourd’hui apportées à ces revendications ?
Dans certains Etats, la réponse principale consiste à faire payer les géants de la tech. Nombre de gouverneurs conditionnent déjà l’implantation d’un centre de données à des contreparties – payer son électricité, son eau, et peut-être à terme compenser d’éventuelles pertes d’emplois. C’est d’ailleurs cohérent avec la philosophie de certaines figures de la tech : ils ont les moyens de compenser les dommages collatéraux de ces constructions.
Une alternance démocrate au Congrès suffirait-elle à infléchir le développement de l’IA sur le territoire américain ?
Probablement pas. Il faut rappeler que l’IA est une priorité stratégique nationale, pour l’administration Trump comme pour les entreprises et les lobbyistes. Tous savent que c’est un pilier de la croissance américaine. A Washington, il peut y avoir un débat sur son rythme, ses conséquences, les mesures à prendre, mais la priorité elle-même ne change pas.
Par ailleurs, l’unité du parti démocrate sur le sujet est aujourd’hui loin d’être acquise. Surtout, le président garde son droit de veto sur les mesures essentielles. Sauf raz de marée donnant aux démocrates une majorité des deux tiers au Sénat pour passer outre ce veto – ce qui est très improbable -, au matin du 4 novembre, rien ne changera radicalement.
Quel est le sentiment dominant chez les investisseurs quant à une éventuelle victoire démocrate lors des midterms ?
Plus que sur le résultat du prochain scrutin, l’enjeu porte sur l’élection présidentielle de 2028. Avec une question clé : à quel point l’IA définira-t-elle la prochaine campagne et pèsera sur le programme démocrate ? Aujourd’hui, ce dernier est loin d’être arrêté, et son candidat encore moins.
Les investisseurs ne vont pas attendre deux ans que d’éventuelles mesures soient prises. La crainte d’une régulation accrue sur l’IA peut alimenter un sentiment baissier. Mais ce ralentissement pourrait aussi être endogène, si les incertitudes actuelles sur le financement et les goulots d’étranglement de ce cycle d’investissement colossal persistent. Des entreprises comme Meta ou Anthropic, qui sont dans le viseur des investisseurs, pourraient être forcées de freiner leurs dépenses. A l’inverse, si l’introduction en Bourse d’Anthropic et les suivantes se passent bien d’ici la fin de l’année, le marché pourrait repartir de plus belle.
Cette année, les élections de mi-mandat se juxtaposent avec le référendum sur la taxe de 5 % sur les milliardaires en Californie. Quels seraient les effets d’une victoire démocrate combinée au vote en faveur de cette mesure sur les marchés ?
Ce qui va compter, c’est l’ampleur de la victoire démocrate dans les deux chambres. Le contexte peut difficilement leur être plus favorable : les élections de mi-mandat sont traditionnellement défavorables au parti du président, et avec la hausse des prix de l’essence, c’est le cocktail parfait pour gagner un grand nombre de sièges.
Si la victoire des démocrates les plus progressistes et l’adoption de la taxe en Californie se concrétisent, un agenda plus radical s’imposera au parti démocrate pour 2028, avant même le choix de son candidat. Le marché pourrait commencer à l’anticiper dès aujourd’hui. Ce n’est pas notre scénario central, mais une victoire massive des démocrates, y compris des candidats les plus critiques sur l’IA et les grandes fortunes, pèserait dès maintenant sur le sentiment de marché. La tech serait alors le secteur le plus pénalisé.



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