Pierre Heilbronn : « L’avenir énergétique de l’Europe se trouve à Kiev, Mykolaïv et Odessa »
Pierre Heilbronn connaît l’Ukraine sous toutes ses coutures, ou presque. Après avoir écumé le pays comme vice-président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), il a été nommé envoyé spécial du président de la République pour l’aide à l’Ukraine en mars 2023. Sa mission a pris fin en décembre dernier, mais pas son envie d’œuvrer pour le rapprochement de Kiev avec l’Union européenne (UE), tant le pays est « fondamental pour la stabilité du continent ». Pierre Heilbronn a rejoint à la mi-juin le conseil consultatif de DTEK, le premier acteur privé du secteur énergétique ukrainien. Auprès de L’Express, il évoque les enseignements tirés de la guerre et les atouts de son pays, dont l’Europe pourrait profiter.
L’Express : Après votre mission d’envoyé spécial du président Macron pour l’Ukraine, pourquoi avez-vous décidé de rejoindre DTEK ? Qu’attend l’entreprise de vous ?
Pierre Heilbronn : Mon engagement auprès de l’Ukraine est ancien. Il date de bien avant l’élection du président Volodymyr Zelensky. A l’époque, le cercle de ceux qui s’intéressaient à ce pays était relativement limité. Ayant côtoyé de nombreux dirigeants ukrainiens, j’ai toujours eu la conviction qu’il avait un grand avenir. Et surtout qu’il était fondamental pour la stabilité européenne. Les Etats-Unis ont toujours eu conscience de son importance géopolitique ; l’Union européenne, elle, l’a largement découvert à l’occasion de ce conflit.
L’énergie constitue un élément central de cette stabilité. Le conseil indépendant de DTEK n’a pas de vocation opérationnelle : il s’agit d’accompagner les ambitions européennes de l’entreprise – une dimension qui me paraît désormais fondamentale. Mais aussi de contribuer à faire bouger les lignes sur certains thèmes. Je pense notamment à la transformation du système énergétique. Mon rôle est de mettre à disposition mes connaissances de Kiev, de Paris et de Bruxelles, pour avancer sur cette voie.
Quelles leçons le secteur de l’énergie a-t-il tirées de plus de quatre ans de guerre ?
Au cours des deux premières années, les infrastructures énergétiques n’ont pas été visées de manière spécifique. Cela s’est produit progressivement, et surtout à l’automne et à l’hiver derniers. DTEK, qui intervient à la fois dans la génération et dans la distribution d’électricité, a été particulièrement affecté : entre 60 et 70 % de ses installations ont été détruites. La capacité de l’entreprise à reconstruire dans un temps record a été remarquable. Plus largement, je suis impressionné par la force du secteur à s’ajuster beaucoup plus rapidement que prévu. D’autant que l’on annonce, à chaque fois, un hiver plus difficile que le précédent.
L’Europe peut-elle apprendre de cette résilience ?
Oui, je le pense. DTEK en est un exemple concret, pas seulement dans les discours. Elle a investi près de 2,4 milliards d’euros depuis 2022. Cela se traduit par la protection passive des installations, mais aussi par le développement d’une capacité de production décentralisée, essentielle pour éviter de concentrer les risques sur un seul site. Il faut également souligner l’aspect humain. L’entreprise compte plus de 55 000 salariés. Leur capacité à se mobiliser très rapidement, à intervenir nuit et jour sur le terrain, m’a toujours frappé. Ce sont de véritables héros. Et ils ne sont pas les seuls. Enormément d’entreprises et de personnes ont contribué à maintenir le système fonctionnel ces dernières années.
Dans mon nouveau rôle, je veux contribuer à faire de l’Ukraine un acteur stratégique pour la sécurité énergétique européenne. Comme dans le domaine de la défense, les clés de l’avenir énergétique européen se trouvent aussi à Kiev, à Mykolaïv et à Odessa. Nous pouvons tirer des enseignements en matière de stockage d’électricité ou de rapidité de construction. Plus fondamentalement, il existe un lien direct entre la résilience de court terme que les équipes de DTEK démontrent au quotidien, et la projection à plus long terme d’un système énergétique ukrainien arrimé et adossé à celui du reste de l’Europe.
L’énergie est la condition permissive de tout développement économique et industriel
Que peut concrètement apporter l’Ukraine à l’Europe ?
Tout d’abord des ressources, qui sont très importantes et largement inexploitées : le gaz évidemment, avec la plus grande capacité de stockage du continent européen, et puis des compétences dans les renouvelables ou le nucléaire. Enfin, il existe un marché considérable autour de la gestion intelligente du réseau. Schneider Electric, par exemple, a très rapidement noué une relation avec DTEK. C’est une leçon dont on peut s’inspirer.
Dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle, il y a eu une réactivité remarquable de la Commission européenne et de l’Entso-e (une association regroupant les principaux transporteurs d’électricité) pour synchroniser les réseaux ukrainien et européen. Cela permet aujourd’hui au pays d’importer des électrons européens lors des pics de consommation, tout en ouvrant de plus larges perspectives d’exportation à moyen et long terme. Bien qu’il reste beaucoup à faire, de nombreuses reformes ont été mises en place, facilitant l’investissement international à grande échelle. L’économie ukrainienne a révélé une capacité de résistance, d’agilité et de créativité que l’on n’imaginait pas nécessairement.
A quel horizon une l’intégration totale de l’Ukraine à l’espace énergétique européen vous semble-t-elle réaliste ?
Elle est déjà en partie réalisée : il y a eu des périodes où l’Ukraine a exporté de l’énergie vers les pays limitrophes. Le pari de DTEK repose sur trois piliers : la transformation du mix énergétique, avec une sortie progressive du charbon ; l’essor des renouvelables ; et l’ambition de devenir une entreprise véritablement européenne. L’entreprise est déjà présente sur les marchés polonais et roumain, et regarde de près l’Italie.
Dans l’ensemble, toute la filière de l’énergie plaide pour une accélération des transformations permettant un rapprochement avec l’UE. Certaines réformes interviendront dès 2026-2027 : elles sont inscrites à la fois dans les conditionnalités du programme du FMI et dans le plan Ukraine de la Commission. Cela concerne la libéralisation du marché, la privatisation, l’indépendance pleine et entière du régulateur électrique. Des sujets complexes dans tous les pays, mais essentiels pour réaliser cet arrimage européen.
Quel rôle jouera le secteur de l’énergie dans la reconstruction du pays ?
L’énergie est la condition permissive de tout développement économique et industriel. Sur le terrain, l’installation de batteries de stockage fait déjà la différence. DTEK en a déployé pour 200 mégawatts en un temps record, ce qui permet aux usines de continuer à tourner même en cas de disruption sur le réseau électrique.
Bien d’autres innovations vont venir, toujours dans cette ambition de production plus décentralisée. L’Ukraine a passé une nouvelle étape : ce n’est plus seulement un pays qu’il faut aider, c’est un pays d’opportunités, un pays dans lequel il faut investir, car notre avenir en dépend aussi. J’ai essayé de le montrer ces dernières années, quelquefois un peu seul… L’attention est évidemment très centrée sur le conflit, les morts, les drames quotidiens. Mais il suffit de s’y promener pour voir que la nation se projette dans l’avenir. L’énergie sera un secteur stratégique de ce futur. Comme la défense ou l’agriculture. Il devient donc nécessaire de construire un agenda économique avec l’UE, de créer une base industrielle et technologique commune afin de gérer collectivement nos atouts.
Beaucoup d’acteurs — chinois, américains, européens — se positionnent sur la reconstruction. Comment se placent les entreprises françaises ?
Le contexte de conflit ouvert a pu freiner certains projets – on peut le comprendre. Une partie de mon travail, y compris à la BERD, a consisté à faciliter la construction de liens dans la durée. On oublie souvent que la France est le premier employeur international en Ukraine, tous secteurs confondus. BNP Paribas et Crédit Agricole font partie des grandes banques présentes dans le pays. Engie, EDF et TotalEnergies explorent les opportunités dans l’énergie. Je ne doute pas qu’elles regarderont de plus en plus les possibilités d’investissements conjoints avec des entreprises comme DTEK, qui évolue aux standards européens.
Les entreprises françaises ont donc une carte importante à jouer. D’autant qu’il existe des similarités énergétiques entre les deux nations. Notre mix – actuel et dans les quinze prochaines années – est celui qui se rapproche le plus de l’Ukraine, excepté pour la production de gaz. Il y a du nucléaire, des renouvelables, et les mêmes sujets liés au fonctionnement du réseau pour assurer une bonne complémentarité entre ces deux sources d’énergie.
Au fil de vos différentes fonctions, votre regard sur le pays a-t-il évolué ?
Cette guerre restera l’un des grands drames du siècle, mais elle a révélé ce que l’Ukraine représente pour l’Europe et pour ses propres citoyens. Cette capacité à construire au quotidien sa résistance face aux bombardements, sans se plaindre, force l’admiration. C’est une source d’inspiration pour l’Europe. De même que cette faculté à se projeter dans l’avenir, malgré un caractère parfois désordonné – qui n’est pas propre à l’Ukraine. Maxim Timchenko, le PDG de DTEK, en est l’un des meilleurs représentants. Il doit préparer l’hiver prochain mais aussi les dix ou vingt prochaines années. Assurer les exigences du quotidien tout en s’inscrivant dans une vision industrielle et politique de long terme. Nous avons beaucoup à apprendre de cette gestion de temporalités différentes.
Cela n’est pas sans rappeler notre propre histoire. Ce n’est pas un hasard si la France a construit sa capacité nucléaire – civile et nucléaire – juste après la Seconde Guerre mondiale. Le Conseil national de la résistance s’est emparé dès 1944 de ces sujets. Le général de Gaulle avait bien compris que l’énergie était un des éléments de la souveraineté. L’Ukraine nous rappelle l’importance de ce discours de maîtrise de son propre destin, que la France a souvent porté seule. L’Ukraine dans l’Europe sera un renfort essentiel à cette voix française de souveraineté.



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