IA : pourquoi la France doit être une terre d’accueil pour les data centers, par Nicolas Bouzou
La France doit-elle être une terre d’accueil pour les data centers ? Ma réponse n’est guère nuancée : oui, oui, et trois fois oui. Plutôt que de discourir sur les avantages que notre pays trouvera dans l’expansion de ces centres de données – on en compte aujourd’hui 350 environ sur le territoire -, j’aimerais réfuter ici les principaux contre-arguments.
1/ « La valeur de l’IA se trouve dans la production des algorithmes et non dans l’hébergement de données qui ne nous appartiennent pas »
La proposition est exacte mais elle n’invalide pas la pertinence de l’accueil de data centers en France. Certes, il aurait mieux valu, pour l’avenir de l’Europe, que notre continent ait été capable de faire émerger des géants du numérique et de l’IA, comme OpenAI, Anthropic, Google ou Baidu. Cette lacune est parfaitement analysée dans les rapports d’Enrico Letta (avril 2024) et Mario Draghi (septembre 2024). Cela étant, ce n’est pas parce que l’Europe accuse, pour l’heure, un retard majeur sur la partie la plus valorisée de la chaîne de valeur qu’il faut, dans un réflexe d’enfant vexé, se retirer complètement du jeu. Ajoutons que le monde conflictuel dans lequel nous vivons doit nous imposer la mise en place d’une souveraineté numérique maximale. Dit de façon prosaïque, il est préférable que les centres de données soient situés en France plutôt qu’ailleurs. Au moins, c’est nous qui contrôlons l’accès physique à l’infrastructure.
2/ « Les data centers contribuent au réchauffement climatique »
Voici le meilleur argument pour leur installation dans l’Hexagone. En effet, grâce à son parc de 57 réacteurs répartis sur l’ensemble du territoire et à la part élevée du nucléaire (68 % en 2025) dans la production totale d’électricité, la France est le pays, par excellence, dans lequel la concentration de data centers a le plus de sens du point de vue de la lutte contre le réchauffement climatique. L’abondance de notre électricité décarbonée est un atout majeur en la matière. En moyenne, une requête à un chatbot émet 10 fois moins de carbone chez nous qu’ailleurs.
3/ « Les data centers consomment énormément d’eau »
Ces infrastructures ont en effet besoin d’eau pour se refroidir. Mais les technologies évoluent vite : les installations récentes fonctionnent en circuit fermé, où la même eau tourne pendant des mois, et les projets français privilégient le refroidissement par air dès que la température extérieure le permet, c’est-à-dire l’essentiel de l’année. Il serait évidemment absurde d’implanter un data center dans les zones les plus exposées aux sécheresses estivales. En revanche, il est parfaitement rationnel de le faire là où la ressource est plus abondante et où la chaleur produite peut être récupérée pour chauffer des logements ou des bureaux, comme cela se pratique déjà.
4/ « Les data centers empiètent sur des terres agricoles »
C’est l’argument le plus faible des quatre. L’artificialisation des sols en France procède massivement de l’habitat individuel, des zones commerciales et des infrastructures de transport. Les centres de données en représentent une fraction infime. Surtout, ces bâtiments n’ont nullement besoin d’une terre fertile : il leur faut du foncier plat, de l’électricité et de la fibre. C’est exactement la vocation des friches industrielles, dont la France compte des dizaines de milliers d’hectares, souvent dans des territoires qui ont vu fermer leurs usines. Comme les Hauts-de-France, particulièrement choyés lors des annonces du dernier sommet Choose France, en juin. Le japonais SoftBank a promis d’investir 45 milliards d’euros dans trois supercalculateurs à Dunkerque, Le Bosquel et Bouchain. Le canadien Brookfield pourrait mobiliser jusqu’à 30 milliards d’euros dans des infrastructures IA autour de Cambrai et Escaudain. Quant à l’opérateur cloud néerlandais Nebius, il s’est dit prêt à consacrer plus de 8 milliards d’euros pour transformer l’ancien site Bridgestone de Béthune en un gigantesque data center.
Il n’y a aucune raison pour que ces installations occupent le moindre centimètre carré de terre agricole. Leur valeur ajoutée au mètre carré étant bien supérieure à celle de la plupart des autres usages du sol, cette présence améliore durablement les finances publiques des communes qui les accueillent. En ces temps de disette budgétaire, ce n’est pas neutre.
Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, est directeur du cabinet de conseil Asterès



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