IA : le tabou de la restructuration qui handicape l’Europe
« Nothing… Rien… Nada… » La réponse du secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a fait se gausser les étudiants texans qui l’interrogeaient sur ce que l’Europe est capable de créer en matière d’intelligence artificielle. D’un pays allié, on attend plus de retenue en public. Mais Scott Bessent n’a, hélas, pas tort sur le fond. Le fossé technologique qui s’est creusé ces dernières années entre les Etats-Unis, mais aussi la Chine, et le Vieux Continent est devenu béant à l’heure de l’IA générative. Alors qu’en vingt ans, le poids des investissements américains et chinois dans la R&D tech s’est envolé de 62 % pour le premier et 15 % pour le second, celui de l’Europe a chuté à 8 %.
Comment expliquer que la Chine, qui n’a pas accès aux puces Nvidia les plus avancées, talonne à présent les Américains, quand les Européens, qui en jouissent, n’ont pas d’IA « frontière » ? Un élément clé, bien connu des économistes, est trop souvent éludé par les politiques : le coût de l’erreur en Europe. Le cadre qui protège les salariés de restructurations brutales est inadapté à des secteurs hautement technologiques, où le cap évolue vite, pointe la dernière note d’Olivier Redoulès et Mathilde Ferrer pour Rexecode intitulée « IA et souveraineté : le risque de déclassement économique ».
Mark Zuckerberg, qui se fourvoyait dans le métavers, a pu promptement corriger son erreur : il a licencié quelque 20 000 salariés en 2023 avant de réembaucher à tour de bras dans l’IA. Un virage à 180 degrés, inimaginable en Europe.
Coût de l’échec et paris technologiques
Comme le montrent les travaux de la Fondation pour l’étude économique de l’innovation disruptive (Fesdi), une restructuration coûte sept mois de salaire aux Etats-Unis, contre trente-et-un mois en Allemagne et trente-huit mois en France. Un écart qui « dissuade les entreprises de lancer des projets risqués », abondent les auteurs de la note Rexecode.
Aux Etats-Unis, en Suède, au Danemark ou en Suisse, où les coûts de restructuration sont inférieurs à dix mois de salaire, la part d’investissement dans la R&D de tech et biotech de rupture est proche, voire nettement supérieure, à 1,5 % du PIB, confirment les données de la Fesdi. A l’inverse, en France, en Italie ou en Espagne, où ce coût est supérieur à trente mois de salaire, ce pourcentage dégringole en dessous de 0,5 % du PIB.
Cet écart a un autre effet néfaste : « Il fige les organisations existantes en limitant la réallocation rapide de la main-d’œuvre des tâches automatisables vers les tâches à valeur ajoutée », précisent Olivier Redoulès et Mathilde Ferrer. Cette inertie est particulièrement dangereuse à l’heure de l’IA, qui modifie les méthodes de travail dans tous les secteurs.
Le risque de destruction massive de l’emploi inquiète beaucoup la population. « Mais une apocalypse de l’emploi est en réalité peu probable », estime Joseph Briggs, économiste chez Goldman Sachs. En automatisant certains métiers, les nouvelles technologies ont toujours incité les sociétés à en inventer de complètement nouveaux. “Qui aurait prédit, dans les années 1960, que l’on compterait plus de 150 000 professeurs de yoga aux Etats-Unis ? », pointe Gilles Babinet, dans son récent livre Le Péril IA (éd. Le Passeur).
Un risque « majeur » de déclassement de l’Europe
Le paradoxe de Jevons jouera à plein dans certaines branches où la demande est élastique. Ainsi, des avocats déléguant à l’IA une partie de leurs travaux de recherche documentaire pourront, demain, bâtir de nouvelles offres à destination de clients à petit budget (PME, particuliers). Le scénario médian de Goldman Sachs prévoit que l’IA automatisera 25 % des tâches, rendant les salariés 15 % plus productifs et déplaçant 9 % des emplois à terme. Un chiffre significatif, mais qui reste loin du tsunami redouté. Pour le moment, l’emploi salarié aux Etats-Unis n’a d’ailleurs quasi-pas bougé depuis fin 2024. Les chiffres mensuels d’août ont même surpris dans le bon sens, avec 162 000 créations d’emplois.
Dans ce contexte, le défi n’est pas de protéger des emplois menacés en Europe mais de gérer la recomposition, avec une politique active de flexibilité-formation, préconise Rexecode. « L’enjeu d’ensemble est de laisser jouer, voire accélérer, la dynamique schumpétérienne de destruction créatrice », plaident Olivier Redoulès et Mathilde Ferrer. Qui alertent sur le risque « majeur » de déclassement économique et stratégique de l’Europe, si elle adopte trop lentement l’IA et décroche encore davantage en productivité.



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