Benoît Morenne, Wall Street Journal : « Les grands pétroliers feront toujours des profits, même sous les démocrates »
A son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump promettait aux Américains une énergie deux fois moins chère. L’échec, deux ans plus tard, est cuisant. Les démocrates ont repris le contrôle du Congrès lors des élections de mi-mandat, en faisant du coût de la vie, du carburant et de l’électricité leur cheval de bataille. « On ne peut cependant pas s’attendre à une politique complètement neuve, notamment sur les énergies fossiles », prévient Benoît Morenne auprès de L’Express.
Le reporter du Wall Street Journal a passé des années au contact des patrons et des lobbyistes du secteur pétrolier américain. Dans Petroleum Club (Grasset, 304 p., 23 €), paru le 14 octobre dernier, il raconte de l’intérieur ce monde « très protecteur de ses intérêts et créateur de ses propres mythes », qui a obtenu de Trump à peu près tout ce qu’il voulait. Selon lui, la marée démocrate récente ne devrait pas empêcher l’industrie pétrolière de continuer à prospérer.
L’Express : Le Texas, Etat pétrolier et républicain depuis presque quarante ans, a basculé du côté démocrate lors des midterms. Faut-il y voir un vote sanction lié aux prix de l’énergie ?
Benoît Morenne : Il était plutôt attendu que James Talarico remporte le siège de sénateur, car son adversaire Ken Paxton est détesté au Texas – y compris chez les républicains. En revanche, la défaite du gouverneur Greg Abbott, qui briguait un quatrième mandat, s’avère très surprenante pour la plupart des gens. Il était très implanté et a fait de cet Etat l’un des plus conservateurs du pays en s’alignant sur la ligne trumpiste. La nouvelle élue Gina Hinojosa, une Latina originaire de la vallée du Rio Grande, a notamment fait campagne en proposant d’instaurer un moratoire sur les data centers. Cette opposition a été l’un des facteurs de mobilisation des électeurs à travers tout le pays. Avec, plus largement, la question du coût de la vie et de l’énergie, qu’il s’agisse du prix du carburant ou de celui de l’électricité.
Ces résultats traduisent-ils aussi l’échec des promesses de Donald Trump sur le coût de l’énergie, alors que le prix moyen du pétrole est passé au-dessus du niveau observé sous Joe Biden ?
Trump avait promis de diviser par deux les prix de l’énergie, ce qui était extrêmement ambitieux. Il faut aussi rappeler qu’il a hérité d’une économie bien portante lorsqu’il est revenu à la Maison-Blanche. Mais plusieurs événements ont entamé sa cote de popularité. D’abord la mise en place des droits de douane. Ensuite les raids de sa police de l’immigration, l’ICE et son intervention dans certaines villes. La guerre en Iran a entériné le retournement de l’opinion publique contre lui.
Aux Etats-Unis, l’économie reste très souvent le premier moteur du vote. Et le prix du gallon d’essence demeure une constante centrale. Les Etats les plus républicains sont généralement ceux où l’on roule le plus en voiture. Les foyers ayant voté pour Trump se sont donc retrouvés à payer le plus cher sa guerre. Une situation vécue par ces citoyens comme une trahison de ses promesses, combinée à une gestion gouvernementale qu’ils désapprouvent, avec des questions de corruption liées à des affaires impliquant ses fils et des proches. Cette défaite électorale résulte d’un tout, dans lequel les questions d’énergie ont joué un rôle majeur.
Que pourrait faire concrètement un Congrès démocrate pour renverser ou bloquer une partie de l’agenda énergétique de Trump ?
A priori, pas grand-chose. Les démocrates vont essayer de faire passer des lois et d’intenter des procès pour démanteler certaines mesures. Mais ils ne s’attendaient pas à une telle vague bleue, et cela reste une coalition entre une frange progressiste et une autre plus modérée. Ils vont devoir décider de leurs priorités : améliorer le coût de la vie des Américains, ou enquêter sur ce qu’ils décrivent comme la corruption de l’administration Trump. Certains disent pouvoir faire les deux à la fois. Le danger serait d’en faire trop du côté des enquêtes, au détriment du coût de la vie.
Trump, lui, est assez ambigu. Le soir de l’élection, il s’est dit prêt à travailler avec les démocrates, tout en affirmant qu’il utiliserait son droit de veto. C’est quelqu’un d’assez versatile. Il va sans doute chercher à se construire un héritage, peut-être avec ses projets architecturaux, mais légiférer n’est pas sa tasse de thé. L’enjeu des démocrates sera donc de forcer des votes au Congrès, quitte à essuyer un veto, pour contraindre les républicains à prendre publiquement position. Certains d’entre eux, qui cherchent à se détacher d’un Trump devenu impopulaire, pourraient les rejoindre.
Mais on ne peut pas s’attendre à une politique de l’énergie complètement neuve d’ici deux ans. Le champ d’action est limité, et l’accent est désormais mis sur la demande exponentielle d’électricité. Si les Etats-Unis veulent rester un champion de l’intelligence artificielle (IA) et continuer à construire des data centers, il va falloir des énergies fossiles, notamment du gaz naturel. Le pays est revenu d’une polarisation très à gauche sous l’ère Biden à quelque chose de plus centriste : plutôt qu’être anti-fossiles et pro-renouvelables, on dit aujourd’hui oui à toutes les énergies. Le Texas illustre bien cette dynamique.
Le pouvoir d’assignation va changer de mains. Dans votre livre, un influent communicant dit : « Tous les patrons de l’énergie vont se retrouver à témoigner devant la Chambre. Il va y avoir deux ans d’enquêtes contre Trump, visant à décortiquer ce qui s’est passé à Mar-a-Lago. » Les majors pétrolières vont-elles toutes être convoquées au Capitole ?
Il est arrivé, par le passé, que les PDG des grandes majors soient appelés à témoigner devant des commissions d’enquête. Il ne serait pas surprenant que cela se répète. La question est de savoir dans quel ordre les démocrates vont exercer ce pouvoir de contrôle. Les contrats liés aux cryptomonnaies, ceux conclus avec les Emirats arabes unis impliquant les fils Trump, ou l’avion offert par le Qatar, sont très hauts dans leurs priorités. Les communicants et lobbyistes de l’industrie pétrolière ne s’attendent pas à être visés en premier.
Reste la question des profits, considérables, réalisés grâce à la guerre en Iran. C’est une spéculation, mais je pense qu’il y aura des commissions d’enquête sur la façon dont cette guerre a commencé et sur ce qui se disait avec les pétroliers. Les PDG d’Exxon, de Chevron ou de ConocoPhillips pourraient alors être interrogés. L’opacité sur les investissements pétroliers au Venezuela fera sans doute aussi l’objet d’enquêtes poussées.
L’industrie pétrolière américaine aurait réalisé environ 130 milliards de dollars de bénéfices depuis le début de la guerre en Iran. Le secteur va-t-il continuer à s’enrichir ?
A priori oui. Rien ne s’y oppose, et ce pour deux raisons. Premièrement, la vague démocrate au Congrès donne sans doute des munitions au gouvernement iranien pour continuer à faire pression sur l’administration américaine. Rien ne l’incite aujourd’hui à faire la moindre concession, notamment sur le nucléaire, alors que Trump est en position de faiblesse. Le conflit a de grandes chances de rester dans cet état larvé pendant des mois, voire jusqu’à la fin du mandat. Il y aura des tensions épisodiques, et les prix du pétrole resteront relativement élevés.
Deuxièmement, les raffineries touchées par des tirs ou des drones au Moyen-Orient ne vont pas être reconstruites de sitôt. Dans le même temps, l’Ukraine continue de frapper les installations russes. Les raffineurs pensent que la situation, notamment sur les carburants, va rester tendue au moins jusqu’à la moitié de l’année prochaine. Soit encore plusieurs mois de profits très élevés.
Votre livre s’ouvre au Petroleum Club de Houston, un lieu privé dans lequel se réunit tout ce qui compte dans le secteur. Qu’avez-vous appris dans ces salons que vous n’auriez pas pu apprendre lors de rencontres officielles ?
Je n’aurais pas saisi une atmosphère. Le Petroleum Club donne l’aperçu d’un monde dans l’entre-soi, très protecteur de ses intérêts, créateur de ses propres mythes, qui honore ses membres et se révèle extrêmement fier de ce qu’il produit. Lorsqu’on arrive au Petroleum Club, il y a un mur de marbre où sont gravés les noms des entreprises du secteur. Littéralement un monument en leur honneur. Cette industrie se voit vraiment comme celle qui permet à toutes les autres d’exister. Ce sont les mots du secrétaire à l’Energie, Chris Wright, qui était lui-même à la tête d’une entreprise du milieu.
Le secteur, qui a toujours l’impression d’être plus ou moins persécuté, se sent aujourd’hui un peu plus confiant. D’abord parce qu’il réussit à défendre ses intérêts sous Trump avec beaucoup de succès. Mais aussi parce que, de façon plus globale, les sociétés – notamment occidentales – comprennent qu’on ne peut pas se débarrasser aussi rapidement des énergies fossiles. Le Petroleum Club dit quelque chose de la résilience de cette industrie : elle s’accroche et reste indétrônable.
La filière a beaucoup gagné en soutenant la deuxième campagne de Trump. A-t-elle dicté sa ligne à la Maison-Blanche ?
L’industrie pétrolière n’a eu pas besoin de déployer beaucoup d’efforts pour convaincre Trump de lui faire tous ces cadeaux. Il est très favorable aux énergies fossiles, avec une détestation personnelle des éoliennes. Il est conseillé depuis plus de dix ans par le milliardaire Harold Hamm, patron de Continental Resources. Des personnes très opposées aux efforts de sauvegarde du climat ont élaboré son agenda pendant sa campagne présidentielle. Dans ces cercles, on voit les énergies fossiles comme un facteur de puissance, un levier géopolitique.
Une fois Trump élu, cette industrie a envoyé un certain nombre de ses proches directement dans l’administration, comme le secrétaire à l’Energie, mais aussi à des postes de cadres dans les départements. Des lobbyistes sont devenus du jour au lendemain fonctionnaires, poussant les intérêts du secteur. Mike Sommers, le patron de l’American Petroleum Institute, fait l’analogie avec un « home run » au baseball : on fait tout le tour du terrain, on gagne tout. L’industrie a l’impression d’avoir obtenu de Trump à peu près tout ce qu’elle voulait – avec plus ou moins de tensions sur certains sujets. De façon générale, ces deux ans ont été une manne continuelle pour les pétroliers.
Sont-ils confiants à l’idée de travailler avec les démocrates ?
Le lobby se dit très optimiste. Un certain nombre d’entre eux ont été élus dans des Etats producteurs : Talarico au Texas, Mary Peltola en Alaska, sans oublier les gouverneurs démocrates du Nouveau-Mexique. L’industrie va compter sur eux pour la défendre, parce que ce sont des emplois et des revenus : le budget de l’Alaska dépend en grande partie des recettes pétrolières, et l’économie du Texas aussi. Elle s’est donc potentiellement trouvé de nouveaux alliés, qui ne peuvent pas se permettre une ligne très progressiste consistant à dire non aux énergies fossiles : cela ne passerait pas auprès de leur électorat – surtout avec des ambitions présidentielles en vue de 2028.
Pour l’industrie, ce n’est donc peut-être pas si grave. Et si elle réussit à faire passer une loi, actuellement en suspens, pour refaçonner l’obtention des permis, ce sera sa plus grosse victoire obtenue sous l’ère Trump. Elle demande depuis des années de construire plus de pipelines et de forer plus de puits, avec moins de réglementations. Cela rejoint aujourd’hui certains enjeux des développeurs d’éolien et de solaire, qui font face aux mêmes obstacles administratifs. Comme je le raconte dans le livre, les pétroliers s’attendaient de toute façon à un retour de bâton. Sans pour autant augmenter leurs investissements dans la décarbonation, comme le captage du carbone, ils pourront dire : « Regardez, nous n’avons jamais cessé de vouloir réduire nos émissions. » Avec l’envolée de la demande d’électricité, ils envisagent un avenir où ils auront leur siège à la table, sans être pointés du doigt.
Les pétroliers se préparent-ils déjà à la fin de l’ère Trump ?
Oui, comme les républicains en général. C’était attendu : historiquement, le président perd au moins la Chambre des représentants lors des midterms. L’industrie s’attend sans doute aussi à ce qu’un démocrate arrive à la Maison-Blanche en 2029. Elle va commencer à placer ses pions. Elle n’a d’ailleurs jamais cessé de parler au camp d’en face. Les lobbyistes soulignent toujours qu’ils sont bipartisans, le but d’un lobby étant de travailler avec toutes les administrations, même s’il obtient davantage de certaines.
Ils travailleront demain avec les démocrates en espérant avoir affaire à des pragmatiques, ce qui semble être le cas. Les jours ne sont donc pas sombres pour l’industrie pétrolière. Certains ont toutefois plus à perdre que d’autres. Les petits producteurs pourraient face à un cadre réglementaire plus strict. En revanche, les grands pétroliers comme Exxon ou Chevron, capables de montrer qu’ils veulent réduire leurs émissions, réussiront toujours à faire des profits sous une ère démocrate.



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