« Dès que l’on poste sur LinkedIn, une dizaine d’entrepreneurs nous contactent » : la Gen Z à la conquête du capital-investissement
L’histoire du jeune homme qui commence à bâtir son empire depuis sa chambre d’adolescent semble vue et revue dans la Silicon Valley. Elle l’est moins sous la grisaille londonienne, qui a servi de décor à la folle ascension d’Harry Stebbings. En 2015, alors âgé de 18 ans, ce jeune homme fasciné par l’univers du capital-investissement – qu’il a découvert dans un film – crée un podcast dédié à ce sujet depuis sa chambre. Quelques années plus tard, sa chaîne devient un passage obligé pour les cadors de la tech et les poids lourds de l’investissement. Mais le jeune homme voit plus grand. En 2020, il lance son propre fonds, nommé 20VC. Là encore, le succès est au rendez-vous : six ans plus tard, il compte plus de 650 millions de dollars d’actifs sous gestion. Parmi ses investissements, figurent l’application Clubhouse ou encore la start-up tricolore Sorare. Insatiable, il orchestre en 2025 « Project Europe », un fonds d’amorçage pour les jeunes entrepreneurs du Vieux Continent, épaulé par une centaine de fondateurs européens.
Comme Harry Stebbings, une nouvelle génération d’investisseurs rêve de faire éclore les talents de demain. En 2021, l’Américaine Paige Finn Doherty a lancé son fonds Behind Genius Ventures, à 22 ans, après avoir écrit un livre pour enfants sur le monde du capital-investissement. Quant à Devon Gethers et Karlton Haney, ils ont créé leur fonds Meridian Ventures en 2023, pendant leur vingtaine. Le duo s’est hissé dans la dernière liste « 30 under 30 Venture Capital » de Forbes et vient de boucler une levée de 35 millions de dollars.
Ces véhicules d’investissement sont des tremplins incontournables pour les start-up en quête de financement à leurs débuts. Leur objectif : dénicher la prochaine pépite et l’accompagner dans ses premières années. Si elle réussit – comme Airbnb ou la plateforme de paiements Stripe, qui sont passées par ce mécanisme – elle leur rapporte gros. Mais pour une poignée de succès, une majorité de projets n’atteint pas la rentabilité.
Le secteur connaît un tournant au moment du Covid. « En 2020-2021, la liquidité sur le marché du capital-risque était abondante et les investisseurs ont donné leur chance à des outsiders et jeunes fondateurs, détaille Maximilian Fleitmann, cofondateur de Wizard Ventures et mentor en investissements. C’est aussi le moment où le capital-risque s’est réellement globalisé : il n’était plus nécessaire de se rendre en personne dans les bureaux des fonds d’investissement pour présenter son projet ». L’arrivée de l’intelligence artificielle enclenche également une vague de créations d’entreprises par la Gen Z, multipliant les jeunes pousses en quête d’argent frais.
Jeunes, et alors ?
Biais du survivant oblige – ceux qui ont échoué ont disparu du paysage – il faut rester prudent sur l’ampleur de ce phénomène. Mais une chose est sûre : ces jeunes investisseurs sont bien déterminés à bousculer les codes du capital-risque. En 2020, alors analyste chez Lerer Hippeau, Meagan Loyst, 23 ans, lance une bouteille à la mer : « Y a-t-il des investisseurs nés en 1996 ou après ? » demande-t-elle sur X. Les réponses affluent, et le phénomène – baptisé « Gen Z VC » – fait boule de neige. Les réunions sur Zoom et Slack se multiplient et les membres se rencontrent même au cours d’un sommet en 2021. La communauté, toujours coordonnée par Megan Loyst, compte aujourd’hui près de 30 000 adeptes.
C’est justement ce sens de la communauté qui est essentiel pour pouvoir jouer dans une cour toujours dominée par les mastodontes tels que Sequoia Capital ou Andreessen Horowitz. « Notre atout clé par rapport aux grands fonds traditionnels réside dans notre ancrage profond au sein d’un réseau de jeunes fondateurs, explique Johannes Korpela, à la tête du fonds finlandais Wave Ventures, dont tous les dirigeants ont moins de 25 ans. Nous les connaissons depuis l’université et grâce aux différents groupes de fondateurs dont nous faisons partie. Nous cultivons cette proximité souvent bien avant qu’ils ne soient repérés par les grands fonds de capital-risque ». « Run clubs » d’entrepreneurs, pour courir en groupe dès l’aube, matchs de basket et autres hackathons sont autant d’occasions de côtoyer les membres de cet écosystème. « Etre issu de la Gen Z est un argument qui attire la prochaine génération de fondateurs : nous parlons le même langage et nous savons comment créer une communauté de 10 000 personnes sur les réseaux sociaux, contrairement à un fonds de capital-risque traditionnel », fait valoir le Canadien Matt Shoss, 23 ans, cofondateur de Dragonfruit Ventures.
La plupart de ces fonds se concentrent sur les premières étapes de financement. Leurs tickets d’entrée ? Quelques centaines de milliers de dollars, plus souvent quelques dizaines. Certains affichent des thèses d’investissement précises : la tech grand public, les transformations liées au travail… D’autres sont agnostiques quant aux secteurs, préférant miser sur la jeunesse des talents. A l’image de Darius Göttert, un prodige allemand de 25 ans qui a lancé le Young Founders Fund. Sa cible ? Les moins de 26 ans. Même logique pour Nicolas Rizk, qui a cofondé le fonds tricolore Campus Fund à la sortie de son master, soutenant les jeunes diplômés et étudiants entrepreneurs. « Les fondateurs de la Gen Z sont bien plus informés que la génération précédente sur la manière de créer une entreprise, surtout en Europe, analyse Deborah Li, fondatrice du fonds Alta One, qui soutient des initiatives étudiantes à travers le continent. Elle est aussi plus axée sur l’international, réfléchissant à l’expansion de leur start-up dès le début ».
TikTok et LinkedIn comme terrain de chasse
Surtout, l’originalité de leur approche consiste à utiliser les réseaux sociaux comme rampe de lancement. Sourire éclatant et écouteurs Bluetooth sur les oreilles, Marshall Sandman compte près de 50 000 abonnés sur Instagram. Pendant le Covid, cet ancien de Goldman Sachs a fondé Animal Capital à 29 ans avec trois influenceurs de la Gen Z. En janvier dernier, il reçoit un message sur Instagram de la part d’un jeune fondateur, séduit par sa dernière vidéo. Un coup de fil et rapidement, le premier financera la start-up du second.
Tous ne peuvent pas se prévaloir, comme Animal Capital, de détenir une pépite comme la marketplace Whatnot dans leur portefeuille. Tous ne peuvent pas revendiquer un historique de cessions, plus-value juteuse à la clé. Ils n’en cultivent pas moins leur image de marque sur les réseaux sociaux : avant de créer son fonds, Matt Shoss publiait des vidéos dédiées à la finance sur YouTube. Une activité qu’il a conservée, au service de Dragonfruit Ventures : sur leur chaîne Instagram, où ils se définissent comme un « Gen Z VC », les cofondateurs se mettent régulièrement en scène pour parler de capital-risque. « Plus on parvient à attirer l’attention, plus cela crée d’opportunités, plaide-t-il. Lors des tours de table les plus compétitifs, où nous sommes en concurrence avec de grandes sociétés pour obtenir des allocations, ce qui nous distingue, ce n’est pas seulement le capital ; c’est la visibilité ».
Encore faut-il cibler la bonne audience. « Au départ, X (ex-Twitter) était le lieu de prédilection des investisseurs en capital-risque et des fondateurs… avant que la conversation ne s’étende à LinkedIn, explique Nicole DeTommaso, auteure de VC Demystified, une newsletter aux 10 000 abonnés. Aujourd’hui, elle se déplace vers Instagram, TikTok et YouTube. D’une part, les réseaux sociaux permettent un accès direct aux fondateurs et aux investisseurs grâce à une prise de contact plus facile. Mais l’accès indirect est le plus important : grâce au contenu mis en ligne, chacun peut rester présent à l’esprit des acteurs de l’écosystème sans avoir à les contacter directement ». Nicolas Rizk, du Campus Fund, confirme : « Dès que l’on poste sur LinkedIn, une dizaine d’entrepreneurs nous contactent, parfois même des investisseurs. »
Reste que monter un fonds de capital-risque n’a rien d’un long fleuve tranquille. « Lever de l’argent est un vrai parcours du combattant, souffle Edgar Vicente, 29 ans, à la tête du fonds Enzo Ventures, basé à Madrid. Collecter 10 millions nous a pris deux ans et demi, nous avons contacté quasiment tous les potentiels investisseurs en Espagne ». Puis vient la réalité financière comptable. « C’est une chose de créer un fonds, c’en est une autre d’être rentable, explique Marshall Sandman. Si vous levez entre 10 et 20 millions de dollars, une fois que vous aurez payé vos comptables, vos avocats, etc., il ne vous restera plus d’argent pour vivre. Le délai entre la signature du premier chèque et celui où l’ensemble du fonds a été liquidé et clôturé est de 17 ans. Cela fait six ans que je suis dans le métier et je ne me suis toujours pas versé un seul dollar ». Même constat chez Matt Shoss, qui pour l’instant dit vivre de « sources de revenus externes ». Le ralentissement des levées de fonds, enfin, fait douter certains. « Nous devenons plus sélectifs dans nos choix », témoigne Johannes Korpela. Mais sur les réseaux sociaux, les publications de la communauté Gen Z VC, elles, continuent de proliférer.



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