« On pense avoir trouvé la bonne méthode » : Mistral, un champion de l’IA en état d’urgence
Arthur Mensch n’a pas pu cacher son excitation. Lundi soir, le patron de Mistral AI a publié sur X la vidéo de la remontada de Floria Gueï, ce mythique relais 4 × 400 mètres de 2014 où la Française, partie loin derrière, finit par coiffer ses rivales au poteau. Le message est clair : la course à l’IA n’est pas jouée. Dévoilé ce mardi 6 octobre, avant un lancement chez les clients à la fin du mois, Mistral Large 4 (ML4) se présente comme le modèle le plus puissant jamais développé par le champion tricolore. Sa planche de salut.
Ce nouveau produit cible les terrains où Mistral entend sortir du lot : la cybersécurité, les processus industriels ou encore la finance, l’un de ses plus gros pourvoyeurs de revenus. En cybersécurité tout particulièrement puisque Mistral le revendique comme « le meilleur modèle ouvert à ce jour », et assure avoir renforcé dans les mêmes proportions la surveillance de ses usages. L’entreprise renoue aussi avec la frugalité qui avait fait son succès. Large 4 aurait été entraîné avec « seulement » 4 000 processeurs graphiques (GPU) Blackwell de Nvidia, dans les data centers français de l’entreprise. Avec une dizaine de mégawatts utilisés. « C’est minuscule », affirme l’entreprise, face à la puissance de feu des Américains ou des Chinois.
Conçu sous le nom de code « Chonk », ce nouveau modèle se réconcilie avant tout avec la performance. Mistral se rapproche en effet, sans l’atteindre, de la « frontière », c’est-à-dire du niveau des meilleurs modèles du moment, en l’occurrence ceux d’Anthropic et d’OpenAI. L’écart s’était considérablement creusé depuis décembre, date de lancement du dernier modèle « Large » de Mistral. Une éternité dans le secteur. Depuis, Anthropic et OpenAI ont sorti une dizaine de grands modèles ou de mises à jour, soit plus d’un par mois. Et Mistral a dégringolé dans les classements, comme celui d’Artificial Analysis, qui fait référence, où son meilleur modèle pointait la semaine dernière au 117e rang sur 194.
Selon les ingénieurs de Mistral, Large 4 vient réduire drastiquement la distance. Il se mesure en priorité à ses homologues chinois GLM, Kimi ou DeepSeek, eux aussi « open weight », c’est-à-dire téléchargeables gratuitement et personnalisables par les entreprises. C’est sur ce terrain, encore ouvert, que Mistral entend devenir leader.
« Mistral Bashing »
Une clarification de stratégie à une période critique. Après avoir été portée aux nues, Mistral expérimente le retour de bâton. Les sceptiques se font plus vocaux sur les réseaux sociaux. Et les clients constatent parfois de petits couacs. Une entreprise indiquait ainsi en début d’année à L’Express que ses propres équipes avaient dû déboguer la plateforme d’agents qui lui avait été livrée. Une autre confiait dernièrement aux Echos : « On a le sentiment que Mistral ne sait jamais sur quel pied danser. » Le ministre de l’économie Roland Lescure, lui-même, rappelait récemment la nécessité pour l’UE d’avoir plusieurs champions : « Si l’IA européenne se résume à Mistral, on est foutu… ». Après un accord commercial passé avec Microsoft, Jean-Luc Mélenchon a accusé la start-up de mettre l’eau et l’électricité françaises au service de la firme de Redmond. La super levée de fonds de 3 milliards d’euros, à laquelle a participé le géant sud-coréen Samsung, début septembre, n’a pas étouffé ce « Mistral Bashing ».
Que Mistral héberge un modèle concurrent chinois (GLM 5.2 de Z.ai) sur sa plateforme Vibe, a fait craindre qu’elle se détourne des modèles et se contente d’être un simple fournisseur parmi d’autres. « Un Capgemini avec des GPU », pinçait l’analyste Pierre-Louis Biojout sur X. « Notre ambition, c’est que nos clients aient le choix », défend Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral, qui se dit prête à accueillir aussi des modèles ouverts européens à l’avenir, s’ils sont aussi bons que les leurs.
À l’heure des doutes, Mistral a sans doute enfin payé sa proximité avec l’Etat. L’entreprise a bénéficié des conseils de Cédric O, ancien secrétaire d’État au numérique et ex-conseiller du président français. Et Emmanuel Macron a énergiquement vanté les mérites de la licorne française. Ce qui n’a pas manqué d’agacer certains concurrents. « Il y a une dizaine de champions que l’on pourrait soutenir au moins autant que Mistral, qui sonne comme une déception collective », taclait l’un d’eux, interrogé par L’Express, avant la présentation de Mistral Large 4.
L’urgence permanente
Mistral veut tourner la page. Les critiques, souligne l’entreprise, marquent aussi les fortes attentes qui entourent son avenir. Mistral se sait attendue au tournant. Large 4 prouve, selon elle, qu’il n’est pas question de renoncer aux modèles de pointe, sa raison d’être à l’origine, comme elle l’écrivait à sa création dans un document que L’Express a pu consulter. Mais sa stratégie, il est vrai, a évolué.
A l’époque, Mistral pensait que l’essentiel de la valeur de l’IA viendrait du partage de ses modèles. Le mot « souveraineté » ne figurait pas au programme. L’éclosion des acteurs chinois et l’élection de Donald Trump ont électrisé la course à l’IA et changé les perspectives. Arthur Mensch estime aujourd’hui que Mistral peut réaliser de belles marges en jouant sur deux tableaux. D’une part, la personnalisation de modèles sur le terrain. De l’autre, l’hébergement souverain et sécurisé pour les grands groupes (Airbus, ASML, BMW…) et les gouvernements.
Ce pivotement explique pourquoi Mistral investit en parallèle beaucoup d’argent dans l’infrastructure et les précieux mégawatts, pour faire tourner les modèles chez lui. Ce processus est lent, puisqu’il implique de construire de nouveaux bâtiments, et d’être approvisionné régulièrement en puces électroniques, particulièrement chères et demandées. Mistral a fort à faire, et plaide la jeunesse. La start-up n’a que trois ans et demi, compte pourtant plus de 1 000 salariés et continue d’en enrôler chaque semaine. « On est sur un business exponentiel, il faut prendre le temps de décoller », souffle le cofondateur Guillaume Lample. « À la fin, c’est une question de moyens. Plus vous avez de GPU, plus c’est facile. »
La pompe est amorcée. Mistral espère atteindre le milliard de revenus réguliers (ARR) à la fin de l’année fiscale, début 2027. Les 3 milliards d’euros collectés lors de la dernière levée de fonds n’ont pas encore été dépensés et devraient servir à l’achat de nouvelles puces GPU. Une introduction en Bourse semble inévitable à court terme. L’infrastructure devrait grossir significativement, également. Quelque 200 MW de puissance sont attendus d’ici 2027, c’est quatre fois plus qu’actuellement. Mistral espère 1 GW — l’équivalent électrique d’une centrale nucléaire — d’ici à 2030. Mistral se positionne pour bénéficier de la puissance offerte par les gigafactories européennes d’IA.
Reste à tenir le rythme frénétique de sortie de nouveaux modèles du secteur. « On pense avoir trouvé la bonne méthode », commente Guillaume Lample, qui s’appuie sur plus de 300 chercheurs. Davantage de mises à jour techniques sont attendues, à bonne cadence, « tous les deux ou trois mois ». Une sur Large 4 pourrait ainsi intervenir avant la fin d’année.
Une nécessité. Car autour de Mistral, la concurrence s’aiguise. Le canadien Cohere pourrait bientôt valoir autant que lui. Il s’installe dans les mêmes industries et drague les gouvernements européens. Avec son partenaire allemand Aleph Alpha, qui vient de présenter Kolibri, un modèle open weight à la hauteur de certains modèles chinois sur plusieurs métriques, cette alliance transatlantique dessine une alternative au champion français. Aux Etats-Unis, le nouveau venu Reflection AI a aussi fait le pari de l’IA ouverte, et se compare à ce qui se fait de mieux dans le domaine. L’état d’urgence n’est pas terminé.



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