Pétrole : la réserve stratégique américaine, une arme qui s’enraye
Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. Accros au pétrole, les Etats-Unis ne savent plus s’ils peuvent encore puiser dans leurs réserves ! Une situation ubuesque. Officiellement, le compteur affiche 283,8 millions de barils dans les cavernes de sel du Texas et de la Louisiane. Un niveau déjà très bas puisqu’il s’agit du chiffre le plus faible depuis 1982.
Sauf que la quantité de brut vraiment disponible est nettement inférieure. « Chaque caverne de stockage fonctionne comme un grand verre où le pétrole flotte sur de l’eau salée. Le tuyau qui l’aspire plonge dans la couche d’hydrocarbures. Si celle-ci devient trop fine, il pompe de la saumure. Il faut donc laisser en permanence un fond, estimé par le département de l’Energie à 70 millions de barils dans les soixante cavernes du pays », explique Felipe Germini, dirigeant de Germini Energy, un courtier spécialisé sur les produits pétroliers.
A cet impondérable s’ajoutent des contraintes techniques : au-delà d’un certain seuil, les prélèvements ne peuvent plus être effectués sans endommager de manière irréversible les infrastructures de stockage. L’économiste Chris Martenson a mis les pieds dans le plat au printemps dernier, expliquant à qui veut l’entendre que l’administration mentait à propos du niveau plancher à ne pas dépasser. Depuis, les experts se livrent à une bataille de chiffres.
« La réserve réellement mobilisable s’échelonne sans doute entre 160 et 185 millions de barils, calcule Felipe Germini. Soyons clairs : l’Amérique ne va pas manquer de pétrole. » Les Etats-Unis produisent près de 14 millions de barils par jour et exportent davantage de pétrole et de carburants qu’ils n’en importent. Leur difficulté est ailleurs : dans le raffinage, qui par ses capacités insuffisantes, alimente la pénurie de diesel. Et dans le fait que la réserve stratégique ne joue plus son rôle d’amortisseur.

Mauvaise nouvelle pour Trump
Pendant plusieurs décennies, les présidents américains l’ont utilisée pour calmer les marchés. Désormais, elle approche du moment où elle cesse de constituer une arme. « L’Amérique est devenue un ‘preneur de prix’ comme les autres : un chauffeur routier de l’Ohio paie le prix mondial », résume Felipe Germini. Une mauvaise nouvelle pour Donald Trump, à quelques semaines des midterms du 3 novembre.
Fidèle à ses habitudes, le président aimerait tenter un tour de passe-passe pour se débarrasser du problème : utiliser le pétrole vénézuélien afin de remplir à nouveau les réserves américaines. Les experts balaient cette option d’un revers de main : « Ce n’est pas le bon type de pétrole brut. Les cavernes possèdent des exigences spécifiques et le pétrole vénézuélien ne répond pas au cahier des charges », précise Michelle Brouhard, responsable des questions politiques et des risques géopolitiques chez Kpler, une société spécialisée dans la collecte des données sur l’énergie.
Un accord avec l’Iran, ou au moins un arrangement permettant aux pétroliers de circuler, détendrait les prix, quel que soit l’état des cavernes. A défaut, Washington presse depuis mars l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis de faire passer un maximum de barils par les oléoducs contournant le détroit. « Les autres leviers déplacent la douleur plus qu’ils ne la soulagent », estime Felipe Germini. Le principal est l’interdiction des exportations, réclamée par les élus des États agricoles. Les Etats-Unis envoient un peu plus d’un million de barils par jour de diesel et de carburants proches vers l’Amérique latine et l’Europe. L’arrêt des livraisons ferait baisser – un peu, et brièvement – le prix à la pompe américain, mais il grimperait partout ailleurs. Deux obstacles se dressent sur cette voie. Le G7 du 2 octobre a inclus l’engagement de ne pas restreindre le commerce de produits pétroliers entre partenaires. Et les raffineurs du golfe du Mexique produisent déjà bien plus de diesel que l’Amérique n’en consomme. « Cette menace reste sur la table. Elle se matérialisera si le diesel flambe à nouveau avant l’élection », prévient Felipe Germini. Pour l’Europe, c’est le plus grand risque.



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