Michel Cicurel, vice-président de Rexecode : « Aucun candidat à la présidentielle n’évoque le seul sujet qui vaille : l’investissement »
Enarque et ancien du Trésor, Michel Cicurel a fait carrière dans la banque – il a notamment dirigé la Compagnie financière Edmond de Rothschild – avant de fonder en 2014 le groupe d’investissement La Maison, adossé à de grandes familles d’industriels comme les Dassault. Vice-président de l’institut Rexecode, il livre à L’Express ses convictions pour sortir la France de l’ornière économique et appelle les prétendants à l’Elysée à parler davantage du capital que du travail.
Vous avez publié un livre, en 1983, au titre résolument optimiste : La France quand même. Le pays sortait tout juste du second choc pétrolier, l’inflation était au plus haut, le plan de relance keynésienne mis en œuvre par le premier gouvernement de François Mitterrand avait échoué, l’Etat empruntait à un taux d’intérêt supérieur à 16 %… Mais « rien d’irréparable n’a été commis », écriviez-vous à l’époque. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Je redis la même chose : la France quand même. Merci d’évoquer ce livre, je l’avais terminé en 1982, peu de temps avant le décès de mon oncle Pierre Mendes France, en octobre. Je lui avais demandé pourquoi il persistait à soutenir Mitterrand, alors que sa politique menait le pays droit dans le mur. Voilà ce qu’il m’avait répondu : « Ecoute, ça fait 25 ans que la France est gouvernée par les mêmes. Les socialistes vont faire plein d’erreurs mais l’économie sera la plus forte et les obligera à basculer du bon côté. » Ce qui s’est passé en mars 1983, avec le tournant de la rigueur.
On glose en ce moment sur la catastrophe qui nous guette. Mais la France dispose d’un atout formidable : ses entreprises. Tout le monde vante les mérites de l’Allemagne alors que son industrie est celle du passé, les machines-outils, la chimie, les voitures thermiques… La France est bien mieux positionnée sur les secteurs de demain, sur l’économie du futur, grâce à la qualité de ses entrepreneurs, de ses ingénieurs, l’innovation de ses start-up, la solidité de ses grands groupes. La semaine dernière, le taux auquel l’Etat emprunte à 10 ans a dépassé les 5 %, du jamais vu depuis 2002. Le jour même, le CAC40 gagnait 1 %. J’y vois un symbole : les investisseurs étrangers ne font plus confiance à nos responsables politiques mais ils croient toujours en nos entreprises.
Des entreprises qui pâtissent aussi du contexte budgétaire et macroéconomique…
C’est vrai, mais je suis convaincu que Pierre Mendes France avait raison : la réalité économique finit toujours par s’imposer. Si le prochain ou la prochaine présidente s’engage dans une politique aventureuse, les taux d’intérêt vont encore s’envoler et la Banque centrale européenne n’aura d’autre choix que d’intervenir en nous mettant sous tutelle. Parce que si la France craque, l’euro et l’Europe craquent. Liz Truss, la fugace Première ministre britannique, a payé pour savoir qu’on ne joue pas impunément avec les marchés. C’est d’ailleurs ce qui me marque dans cette calamiteuse campagne présidentielle : aucun candidat n’évoque le seul sujet qui vaille, un sujet mondial qui dépasse largement la France, l’investissement.
Lorsque le Medef a réussi l’exploit, le 27 août, de réunir les principaux prétendants à l’Elysée pour un débat économique, tout le monde a trouvé les échanges de grande qualité. Pas moi. Ils n’ont jamais parlé du capital, seulement du travail. C’est un thème d’il y a cinquante ans, parce qu’aujourd’hui, il y a l’intelligence artificielle ! Travailler plus, peut-être ? Mais surtout travailler mieux et pour cela investir plus, dans l’innovation, dans la productivité, dans la mise en œuvre de l’IA. Le problème du logement est un problème d’investissement. Le délabrement de notre système de santé, aussi. Le meilleur système de santé de la planète est à Singapour. Jeunes, vieux, riches ou pauvres, tout le monde est soigné à la perfection là-bas, avec des dépenses équivalentes à 4 % du PIB. La France est à 12 %, le reste du monde entre 10 et 15 %. On nous dit qu’il faut plus d’infirmières, plus de médecins, plus de lits d’hôpitaux… Non, il faut plus de santé intelligente. L’IA permet de gagner cinq ans dans la mise sur le marché de nouveaux médicaments. C’est considérable.
Comment la France peut-elle soutenir cet effort massif d’investissement que vous appelez de vos vœux ?
C’est le cœur du sujet. Le monde a besoin de financements longs, l’équivalent de 100 000 milliards sur 10 ans. Or, les investisseurs capables d’accepter du risque sont devenus très impatients du fait des incertitudes géopolitiques. Ils veulent un retour rapide du cash, même au détriment de la performance. Cette non-concordance des temps est un vrai danger pour les marchés et une source potentielle de grave crise.
Cette année, le montant de dette émise dans le monde par les Etats et les entreprises sera de l’ordre de 30 000 milliards de dollars. Pour la première fois depuis des décennies, on ne sait pas si la réponse des investisseurs sera suffisante. Certains se rassurent en disant que les émissions obligataires des Etats sont sursouscrites. Mais les gouvernements empruntent sur des durées de plus en plus courtes, parce que les taux longs sont de plus en plus élevés. Le même phénomène s’observe dans la dette d’entreprise. Cette tendance est partie pour durer des années.
Face à ce défi financier gigantesque, les grandes régions du monde ne sont pas logées à la même enseigne. Les Etats-Unis, depuis la fin des accords de Bretton Woods en 1971, financent à crédit leur suprématie technologique, économique, militaire. Ils émettent le dollar, la monnaie de réserve mondiale, font tourner la planche à billets et tout le monde l’accepte. La Chine a adopté une démarche inverse, elle est autonome pour ses besoins intérieurs mais ses exportations industrielles massives alimentent un modèle économique où les entreprises et l’Etat ne font qu’un. Et pour combler ses rares besoins en importations, elle fait du troc, comme avec l’Iran et son pétrole.
Ces deux superpuissances ont trouvé ainsi le moyen d’asseoir leur suprématie dans la tech sans trop de difficultés, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’en ont pas. Larry Fink, le patron de BlackRock, s’en est inquiété il y a quelques jours dans le Wall Street Journal : l’Amérique a besoin de temps long, de plus de capitaux et de plus d’investisseurs. L’Europe aussi. Sauf qu’elle a développé un modèle unique de démocratie politique et sociale où la priorité absolue a été accordée au citoyen choyé par l’État-providence et au consommateur privilégié par la concurrence et l’ouverture des frontières. La victime de ce modèle aimable pour l’homme est évidemment l’entreprise, handicapée face à ses concurrentes étrangères.
La France doit prendre la tête d’un mouvement européen qui redonne la priorité à l’investissement des entreprises en matière technologique. Si les Allemands ont envie de dépenser des centaines de milliards d’euros pour rafistoler leurs routes ou leurs ponts, grand bien leur fasse ! Cela fait vingt-cinq ans qu’ils se serrent la ceinture, et qu’ils serrent la ceinture de l’Europe. Depuis la réunification et le règne d’Angela Merkel, l’Allemagne s’est complètement détournée de la France et de l’Union européenne, pour se jeter dans les bras de la Russie sur le plan énergétique, et de la Chine sur le plan commercial. Le couple franco-allemand a vécu. La France doit se tourner vers d’autres partenaires, pour se refaire des muscles. Les Anglais dans la défense. Les Canadiens dans la tech. Une sorte de route de la soie technologique.
Mais avec quel argent ? L’Etat ne dégage plus d’excédent budgétaire depuis 1974…
Les caisses publiques sont vides, c’est un fait. Mais le patrimoine financier des ménages tourne autour de 6 500 milliards d’euros. Au niveau de l’UE, c’est 40 000 milliards. Mario Draghi a dressé un diagnostic impeccable. Sauf sur un point : pour combler le décrochage technologique de l’Europe, il préconise un emprunt commun de 1 200 milliards d’euros par an. Cet emprunt ne verra jamais le jour parce que les Etats dits frugaux n’en veulent pas, encore moins maintenant que le contexte français, financier et politique, se dégrade.
Il faut donc mobiliser l’épargne privée et permettre à la classe moyenne d’investir ailleurs que dans des produits qui lui rapportent à peine plus que l’inflation. Le principal levier, ce sont évidemment les fonds de pension et la retraite par capitalisation, quitte à ce que l’Etat prenne en charge une partie du risque. L’Etat dépensier doit devenir l’Etat garant, comme après-guerre.
Ensuite, arrêtons avec cette ineptie de vouloir taxer encore plus les riches. Il vaut mieux les encourager à investir davantage – ils le font déjà – dans l’économie du futur. Gabriel Zucman et ses camarades ont raison de dire que les inégalités de patrimoine se sont accrues. Mais pourquoi ? Parce que la classe moyenne place son argent depuis des lustres à 1 ou 2 %, quand les plus riches, qui investissent davantage dans le risque, dégagent un rendement à deux chiffres. Voilà la véritable inégalité dont personne ne parle et qu’il faut résoudre par le haut, non par le bas. Le salut de la France, et de l’Europe, viendra de l’initiative privée, de l’épargne privée, de l’investissement privé, de la technologie privée, des entreprises privées, et il serait temps que la Commission européenne, qui a toujours privilégié le consommateur au producteur, en prenne conscience.
La France est-elle à la veille d’une crise financière ?
Ce genre de pronostic est éminemment compliqué… Mon instinct me dit que non. Ni la France, ni le reste du monde. Il y a effectivement une méga tendance, liée la hausse du coût du capital. Mais l’essentiel des arguments sur l’augmentation récente des taux français me semble aujourd’hui dans les cours. On sait parfaitement ce qui dérape depuis trente ans : la dépense sociale, retraites en tête. La solution est évidente, elle réclame juste du courage politique : il faut privatiser très largement le régime général, en créant des fonds de pension et en réservant le système par répartition aux retraites les plus modestes.
Or, cette remise à plat ne sera possible que si l’on passe de 1 à 3 % de croissance par an. Et ça, c’est grâce à l’investissement, notamment dans la tech. La politique de l’offre, inventée par François Hollande et accélérée par Emmanuel Macron, est la seule issue. J’ai une théorie. Les libéraux disent que c’est à cause de l’État-providence que la croissance française souffre. Je pense exactement l’inverse : c’est parce que notre croissance est trop faible que notre État-providence est trop gros. Quand l’économie privée pourra subvenir aux besoins de la population, nous aurons moins besoin d’État-providence. Et d’État tout court. Il nous faut des écoles décentralisées, des durées du travail décentralisées, des âges de la retraite décentralisées. La République a beau être indivisible, il serait bon qu’on en finisse avec ce mal français de l’unicité.
C’est consubstantiel à notre histoire…
Oui, nous sommes l’un des rares pays où l’État a précédé la Nation. Il est peut-être temps de faire un peu moins d’État, et un peu plus de Nation.



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