Baromètre EY de l’attractivité : « Nos lauriers sont en train de faner »
C’est un « cocorico » à mi-voix que pousse la France. Certes, elle a conservé sa couronne européenne en termes d’investissements directs étrangers (IDE) en 2025, d’après le baromètre de l’attractivité du cabinet de conseil EY dévoilé ce jeudi 21 mai. A l’Elysée, on se réjouit du « fruit d’un travail acharné et des réformes impulsées par Emmanuel Macron ». Mais les années passent, et l’aimant semble perdre de sa force : les industriels étrangers n’ont jamais été aussi peu nombreux à se déclarer. Et les emplois qu’ils ont engendrés sont aussi en déclin, certes moins rapide que chez ses principaux voisins.
On le sait, les chocs géopolitiques et commerciaux de l’an passé ont refroidi les investisseurs à travers la planète. Mais la France souffre particulièrement : le recul des créations et extensions de sites étrangers sur son sol, à 17 %, est plus marqué que chez ses grands rivaux européens, l’Allemagne et le Royaume-Uni. En sus d’une conjoncture difficile, les 200 dirigeants sondés par EY déplorent des handicaps tricolores persistants. « L’instabilité politique a relégué au second plan les réformes attendues par les entreprises – comme des allègements réglementaires ou fiscaux – tandis que la situation budgétaire continue de se détériorer, détaille Marc Lhermitte, associé chez EY. Avant la mi-2027, les entreprises ne s’attendent pas à une amélioration de ce climat ». En clair, les décisions d’investissements en France se font « plus rares, plus lentes, plus exigeantes », constate le rapport. Les bastions historiques de l’industrie – la chimie, l’automobile et la métallurgie – sont les premiers à en pâtir.
Une victoire précaire
L’Hexagone reste néanmoins ferme sur ses appuis : la taille de son marché, la qualité de ses infrastructures et de ses talents… La politique de l’offre, lancée dans les années 2015, a aussi porté des fruits. Surtout, la disponibilité du foncier et l’énergie abondante et décarbonée sont autant d’atouts pour les investissements dans l’intelligence artificielle, en particulier concernant les data centers, pointe Marc Lhermitte. Ces arguments ont séduit plusieurs champions du secteur comme l’américain Anthropic, qui a ouvert un bureau parisien, ou encore le japonais Rakuten, qui a annoncé un hub consacré à l’IA.
Malgré ces bonnes nouvelles, la victoire est précaire : la moitié des créations d’emplois repose sur 5 % des projets. Chez les dirigeants, la prudence règne. Ils sont moins nombreux (57 %) à prévoir d’investir en France cette année, renouant avec un niveau proche du creux de 2022. Notre pays subit aussi les événements extérieurs comme la dégradation de la conjoncture outre-Rhin, alors qu’il est historiquement la première destination européenne des investissements des entreprises allemandes. Elle est également la deuxième destination pour les IDE américains. Là aussi, la politique agressive de réindustrialisation aux Etats-Unis – impulsée avec l’IRA de Joe Biden et poursuivie avec Donald Trump – lui a fait perdre d’importants flux, relève Marc Lhermitte. Quelques mois plus tôt, le baromètre de la chambre américaine de Commerce (AmCham) faisait d’ailleurs état d’une perplexité croissante des patrons américains vis-à-vis de l’Hexagone.
Plutôt que de s’attacher aux flux, Denis Ferrand, directeur général de Rexecode, préfère aborder le sujet sous l’angle des stocks : « Si l’on regarde la part des entreprises étrangères dans la valeur ajoutée, nous sommes derrière l’Allemagne et l’Italie, précise-t-il. Il est essentiel de les attirer, encore faut-il retenir nos propres acteurs sur notre territoire. Or, sur les quinze dernières années, les flux sortants cumulés ont dépassé les investissements directs étrangers réalisés en France. La souveraineté ne se décrète pas, elle doit être mise en cohérence avec une véritable stratégie d’attractivité ». Une gageure dans un pays où l’endettement public limite la marge de manœuvre pour mettre en place des politiques incitatives.
Concurrence européenne
Il est grand temps de réagir. « Nos lauriers français commencent à faner : les signes de dégradation exposés dans le baromètre doivent être pris au sérieux, alerte l’expert d’EY. Si l’on continue sur cette lancée, le solde d’emplois industriels créés et supprimés en France par des investisseurs étrangers pourrait passer dans le rouge dès l’année prochaine ». D’autant que la concurrence s’intensifie en Europe. « Pour les gros projets, les arbitrages se font de plus en plus au profit de l’Espagne ou de la Pologne qui, même si ces pays n’ont pas la profondeur de marché de la France, bénéficient de fonds européens et affichent des coûts plus compétitifs ainsi que des délais plus courts », poursuit-il. A l’Est, la Pologne et la Roumanie ont connu un rebond des investissements à deux chiffres l’an dernier. En termes d’emplois créés, c’est la Hongrie qui ressort gagnante, avec une croissance de 249 % portée par les annonces du constructeur automobile chinois BYD et de ses sous-traitants étrangers.
Reste que l’amélioration ne peut être pensée à la seule échelle nationale. Les entreprises attendent une réelle avancée sur les préconisations du rapport Letta et Draghi et des réformes paneuropéennes, indique Marc Lhermitte. Lors d’un récent déplacement au Japon, Emmanuel Macron a vanté un atout clé de l’Europe : la prévisibilité. A l’approche de l’élection présidentielle de 2027, plus que jamais, c’est justement en France qu’elle n’est plus garantie.



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