« C’est un personnage de film » : Palmer Luckey, le Tony Stark des tech bros

Sur les revers des marchands d’armes les plus écoutés brillent souvent des étoiles et médailles. Lui préfère les fleurs et les cocotiers. Chemise hawaïenne, coupe mulet qui lui tombe sous la nuque, bouc proéminent, simples sandales aux pieds : Palmer Luckey dispose de son propre costume, qu’il emporte partout, jusque dans ses sorties les plus sérieuses. L’été dernier, à l’Université nationale de Taipei, à Taïwan, le Californien avait endossé une chemisette vert pomme pour dérouler, point par point, sa vision de la doctrine du « porc-épic » : couvrir le détroit de Formose de tant de drones, de missiles et de capteurs qu’aucune flotte chinoise ne pourrait le franchir sans y être pulvérisée. « Si l’Ukraine nous a appris une chose, c’est qu’il faut croire les dictateurs quand ils parlent, lâche-t-il depuis l’estrade. Heureusement pour nous, Xi Jinping parle beaucoup. » Bon tribun, il tient son auditoire suspendu à ses lèvres. Il faut dire que, vue de Taipei, la menace chinoise est de plus en plus pressante. Surtout, depuis quelques années, Luckey est devenu une voix qui porte dans le milieu de l’armement, au sein de l’appareil militaire le plus puissant du monde. Sa firme, Anduril Industries, fondée en 2017, vient de lever 5 milliards de dollars, portant sa valorisation à 61 milliards. Sa promesse d’envelopper Taïwan d’armes high-tech, comme celle de faire des États-Unis non plus le gendarme du monde mais son « armurerie », n’est pas pour déplaire au Pentagone. Et s’il fallait le prendre au sérieux ?

L’ascension de Palmer Luckey, 33 ans, est celle d’un bidouilleur du Golden State. Plus précisément du comté d’Orange, ancienne enclave républicaine d’un État aujourd’hui acquis aux démocrates. Dans cette extrémité ouest de la Sun Belt se sont échouées, depuis le début du XXe siècle, quantité de bases de l’industrie de défense et de l’aérospatial. « La Californie est l’un des grands États de l’industrie de défense depuis la fin de la Première Guerre mondiale, avec l’US Navy puis l’US Air Force, confirme Jean-Michel Valantin, docteur en études stratégiques et auteur d’un ouvrage sur la militarisation de l’IA. Le tissu social et économique y était extrêmement favorable à des talents comme Palmer Luckey. » Loin de la Silicon Valley, ici la technologie est plus une affaire de machines et de fers à souder que de claviers. L’adolescent scolarisé à domicile se passionne pour l’électronique, récupère des diodes laser dans des graveurs de DVD usagés et brase des circuits imprimés en mangeant des burritos surgelés. Le soir, il lit les romans de Jules Verne, l’un de ses auteurs préférés. Les chemises à fleurs viennent aussi de cette époque : il s’agissait des seuls vêtements que son père, vendeur de voitures, enfilait lors du jour de repos. Les seuls que le fils lui empruntait, du temps où il vivait à ses côtés, sans le moindre sou pour financer ses bricoles.

D’Oculus à Anduril

On ne fabrique évidemment pas des missiles à 18 ans. À cet âge, on joue plutôt aux jeux vidéo. La première aventure de Luckey s’appelle ModRetro, un forum de passionnés de consoles rétro, avant que le bricolage et le gaming ne le mènent à la réalité virtuelle. Un concept ancien, mais commercialement vierge. Il crée Oculus en 2014. Ses casques, moins lourds à porter et plus précis que les anciennes générations, attirent l’œil de John Carmack, programmeur connu pour être à l’origine du sanglant Doom. Celui-ci propulse la start-up à l’E3, la grand-messe du gaming. La petite société décolle peu après grâce à un financement participatif de 2,5 millions de dollars. Ce qui n’est rien face à la suite : un rachat par Facebook [NDLR : devenu Meta] pour deux milliards de dollars. Le rêve américain, sauce XXIe siècle. Qui tourne court.

C’est le tournant, jusqu’ici, de la jeune vie de Luckey : son éviction du géant de Menlo Park en 2016. L’histoire est un brin cryptique. On le pointe du doigt pour un don d’à peine 10 000 dollars versé à une page « troll » anti-Hillary Clinton. Facebook, alors plus scrupuleux en matière de parti pris politique, le lâche vite. Luckey est déjà très riche, mais grillé. « Ma réputation était si mauvaise que je pouvais faire littéralement n’importe quoi, ça ne pouvait pas empirer », confiera-t-il au journaliste Jeremy Stern, dans un excellent portrait paru dans la revue Tablet, l’un des rares auxquels il ait collaboré. C’est le pivot vers les drones et les missiles. Toujours avec cette âme d’ado nourrie de jeux vidéo, de science-fiction, et de pop culture : Anduril emprunte son nom à l’épée d’Aragorn dans Le Seigneur des anneaux (Palantir est également issu du même univers). Et le « Industries » fait écho à « Stark Industries », la firme du personnage fictif Tony Stark, alias Iron Man. Avec le succès qu’on lui connaît.

Car Palmer Luckey n’était, en fait, pas grillé de partout. Ses soutiens à Donald Trump et surtout Gary Johnson et Ron Paul, figures d’un parti libertarien en plein renouveau au tournant des années 2010, à l’ombre de l’essor des cryptoactifs, ne sont pas passés inaperçus. Une frange puissante de la droite de la Silicon Valley, en premier lieu le Founders Fund de Peter Thiel (PayPal, Palantir…), finance le premier tour de table du jeune bidouilleur écarté par Mark Zuckerberg. Palmer Luckey, qui installe son siège à Costa Mesa, près de son lieu de naissance, cultive de son côté sa rancœur. « Il déteste viscéralement la Silicon Valley », témoigne Stan Larroque, fondateur de la start-up tricolore Lynx. Cet entrepreneur, jeune trentaine comme Luckey, partage sa passion pour la réalité virtuelle. Il a vécu, il y a quelques années, plusieurs semaines dans l’une des demeures du Californien, après l’avoir contacté au culot. Le problème n’est pas tant Facebook que, plus largement, une Valley qui a « détourné des centaines de milliers d’ingénieurs vers la publicité plutôt que vers la défense ou l’énergie ». Or, et c’est le dernier leitmotiv de Luckey, l’Amérique est en danger, comme au temps de la Guerre froide. À ceci près que l’ennemi juré n’est plus la Russie, mais bien la Chine.

« Third Offset »

Reste à comprendre pourquoi un tel pari devient soudain plausible. Après la guerre froide, les États-Unis avaient concentré leur industrie de défense autour des « Big Five » que sont Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics. Autour d’eux, une forteresse aussi fermée que le Pentagone, hérissée de règles bureaucratiques, où les entreprises commerciales et innovantes, notamment dans la prestigieuse Silicon Valley, ne mettaient que peu les pieds. SpaceX avait percé une brèche remarquée grâce à un bras de fer judiciaire. Palantir, né dans les cendres du 11-Septembre, a suivi, dans le renseignement. L’historienne Margaret O’Mara, autrice de The Code : Silicon Valley and the Remaking of America, rappelle que le Pentagone s’est tourné « sérieusement » vers la célèbre technopole vers la fin du mandat d’Obama, une tendance poursuivie sous Trump comme sous Biden. Ce qui était plutôt la fin d’une anomalie. « La défense a toujours fait partie intégrante de l’histoire de la Silicon Valley », souligne-t-elle. Les contrats militaires ont, en effet, grandement participé grandement à son expansion et sa renommée après la Seconde Guerre mondiale. L’avènement d’un Luckey peut être ainsi lu comme une continuité pour une région que le jeune homme réprouve mais qui le finance abondamment à l’instar du duo star Andreessen Horowitz.

Seulement, ces partenariats restaient jusque-là minoritaires chez des compagnies tournées vers le domaine civil. Voire carrément discrets au sein des Big Tech, afin d’éviter les frondes internes comme chez Google en 2018 avec le projet d’analyse d’images Maven. Il fallait que l’argent suive pour qu’une nouvelle start-up entièrement dédiée aux armes comme Anduril ne se développe. William C. Greenwalt, ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé de la politique industrielle, se souvient de temps difficiles. « La plupart des investisseurs en capital-risque ne voulaient tout simplement pas investir dans la défense. Le Pentagone était un trop mauvais client : rendements faibles, marges horribles, et par-dessus le marché il s’emparait de votre propriété intellectuelle et vous soumettait à l’ITAR, le régime de contrôle des exportations, qui vous interdisait de vendre ailleurs. » Il fallait un autre déclic, qu’il situe en 2014 : « L’invasion de la Crimée et la militarisation de la mer de Chine méridionale par Pékin, qui ont convaincu un certain nombre de stratèges, au Congrès et au Pentagone, que le monde était en train de changer », se remémore Greenwalt auprès de L’Express. Apparaît alors le « Third Offset », cette idée stratégique selon laquelle les technologies commerciales doivent entrer d’urgence dans la défense. « Grâce au sénateur McCain, le Congrès a créé de nouvelles voies administratives, en s’inspirant de ce que la NASA avait fait avec SpaceX. Anduril a été la première entreprise à vraiment émerger de ce nouveau paradigme. »

Deux phénomènes vont ensuite accélérer la cadence. Le nouveau boom de l’intelligence artificielle. « Anduril est au fond une entreprise de logiciels, estime Greenwalt, qui cite l’un des grands succès maison, le système Lattice. Sauf qu’ils ont décidé d’emballer ce logiciel dans du matériel, des drones, des missiles. C’était sans doute très malin : les acheteurs du Pentagone n’ont jamais rien compris au software (logiciel), ni à l’IA d’ailleurs. En revanche, ils comprennent les objets que l’on peut toucher. » L’autre carburant a été, à partir de 2022, la guerre en Ukraine, où règnent en maîtres, sur le front, les aéronefs sans pilote. Les commandes explosent. « La hausse des dépenses de défense aux États-Unis et en Europe n’a fait qu’aiguiser l’appétit des investisseurs américains », observe Hélène Masson, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique. Pour n’en citer qu’un : l’administration Trump a réclamé, fin avril, 75 milliards de dollars afin de doper ses capacités en matière de drones. Anduril s’en frotte les mains.

Gigafactory de drones et de missiles

Le loup est désormais dans la bergerie. La société de Palmer Luckey adopte les codes des start-up et non ceux du Pentagone. Comme nombre de jeunes pousses, tout domaine confondu, elle se distingue par une approche « produit » : les ingénieurs mettent au point des solutions, testent sur le terrain (comme en Ukraine) et les proposent. L’Etat américain achète, ou non. Et cela séduit dans les rangs du Pentagone. En 2024, Anduril a déjà raflé une part du programme d’avions de combat de l’US Air Force, devant Boeing, Lockheed et Northrop. En mars dernier, l’entreprise a décroché son plus gros contrat, un accord avec l’armée pouvant atteindre 20 milliards de dollars sur dix ans. Ses systèmes de défense aérienne ont été déployés au cœur du récent conflit avec l’Iran. Le chiffre d’affaires — 2,2 milliards de dollars l’an dernier — a bondi d’environ 140 % par an entre 2016 et 2025 : le meilleur taux du secteur, près de trois fois celui de Palantir, selon le Brennan Center. Une usine d’armement, baptisée Arsenal-1, doit sortir de terre dans l’Ohio. Y sont prévus, dès juillet 2026, des drones Fury, des missiles Barracuda et des intercepteurs Roadrunner. Une « gigafactory » qui n’est pas sans rappeler le modèle Tesla.

Le certificat de décès des géants n’est, cependant, pas encore signé. Ici, le récit se complique pour Luckey. Peter W. Singer, directeur du Centre pour la sécurité et le renseignement au XXIe siècle de la Brookings Institution, douche quelque peu l’enthousiasme. « Il y a aujourd’hui un discours qui prétend que cette nouvelle vague d’entreprises va résoudre tous les problèmes de l’acquisition de défense, prévient-il. Je crois sincèrement aux nouvelles technologies, mais non, elles ne vont pas tout résoudre. Beaucoup restent du vaporware, des promesses pas encore concrétisées. Certains systèmes fonctionnent quelques jours sur le champ de bataille ukrainien, puis tombent en panne. »

Anduril n’échappe pas à ces déboires. Hélène Masson pointe « un gap clair entre le marketing d’Anduril, très offensif, et la réalité, avec de nombreuses défaillances lors des phases de tests, des retours d’Ukraine peu convaincants ». Le Wall Street Journal a documenté le cas : des soldats du service de sécurité ukrainien, le SBU, ont vu leurs drones autonomes Altius s’écraser sans atteindre leur cible, au point de cesser de les employer dès 2024. L’entreprise assume, invoquant un « modèle de développement hautement itératif » classique des start-up : prototype, test, échec, amélioration. Move fast break things. Un peu comme SpaceX lorsqu’il fait exploser ses pas de tir. La défense ne convainc que modérément : ces défaillances « questionnent la robustesse de l’approche, ce qui n’est d’ailleurs pas pour déplaire aux acteurs historiques, en embuscade », expose Masson. Quant à Arsenal-1, « très attractif sur le papier », il « reste à éprouver ». Greenwalt tempère lui aussi. Sur les quelque 500 milliards de dollars de contrats annuels du Pentagone, moins de 1 % va aux entreprises tech émergentes comme Anduril. Et les rivaux ne manquent pas sur cette maigre part de gâteau. Le chiffre d’affaires d’un Lockheed Martin est 30 fois plus important qu’Anduril.

« Des trucs de zinzin »

Le mouvement dépasse toutefois largement Luckey. L’Europe, au premier plan de la guerre, assiste elle aussi à sa manière au boom des defense tech. Le général Charles Beaudouin, commissaire général d’Eurosatory — l’un des plus grands salons d’armement au monde, qui se tiendra à la mi-juin —, y voit le signe d’une mutation profonde des champs de bataille. Des pépites de la défense comme Helsing, Quantum Systems ou Comand AI, de ce côté de l’Atlantique, en sont de bons exemples. La nouveauté qu’il constate est l’irruption des banques et des fonds dans les allées. « Cette croissance exponentielle depuis deux ans attire immédiatement les investisseurs », relate-t-il. À des échelles, néanmoins, infiniment plus basses qu’aux Etats-Unis. « Il est évident que nous n’avons à date, ni en France ni en Europe, un écosystème de financement privé suffisant pour soutenir l’émergence d’un Anduril à la française ou à l’européenne », déplorait fin 2025 le député Jean-Louis Thiériot, ancien ministre délégué auprès du ministre des Armées, dans un rapport gouvernemental.

Deux choses manquent aujourd’hui aux rivaux d’Anduril, d’où qu’ils soient. D’abord, sa proximité idéologique avec l’administration Trump, que partagent aussi Palantir ou SpaceX, menés comme Luckey par des libertariens. De quoi se procurer une place de choix dans des contrats spectaculaires, à l’image du projet de défense antimissile « Golden Dome », copié sur l' »Iron Dome » israélien, d’un montant de 185 milliards de dollars. Le tout premier contrat public d’Anduril concernait, déjà, un système de surveillance pour la frontière américano-mexicaine, lors du premier mandat Trump. Les liens sont également personnels et financiers : Ginger Luckey, la petite sœur de Palmer, a épousé Matt Gaetz, candidat malheureux au poste de procureur général nommé par Trump ; l’un des investisseurs d’Anduril n’est autre que 1789 Capital, auquel participe Donald Trump Jr. Le talent n’explique pas tout.

L’autre atout est évidemment Luckey lui-même. « C’est le genre de mec qu’on ne saurait pas fabriquer en Europe », tranche l’éphémère coloc’, Stan Larroque. Indéniablement habile, le Californien sait se mettre en avant, par un mélange de provocations et de présence assidue en ligne, sur divers forums, sur Reddit et sur X, où il cumule près de 800 000 abonnés. Aux critiques sur les armes autonomes qu’il cherche à développer, il répond : « Où est la supériorité morale d’une mine antipersonnel qui ne peut pas distinguer un bus scolaire rempli d’enfants d’un char russe ? » Un aspirateur Roomba, aime-t-il répéter d’un sourire fat, a plus d’autonomie que la plupart des armes que produit aujourd’hui le Pentagone. La comparaison avec Musk vient vite à l’esprit. Aussi brillant dans l’ingénierie et les affaires que controversé, un profil dont raffole l’époque. Reste que Luckey, contrairement à d’autres patrons de la tech, connaît ses limites, nuance Larroque : « Il ne veut pas être plus puissant que le monde politique ou le président lui-même. Il entend n’être qu’un outil, rester à sa place. » Greenwalt, lui, préfère la comparaison à l’aviateur touche-à-tout Howard Hughes, ou les ingénieurs de l’illustre division Skunk Works de Lockheed, ces entrepreneurs atypiques qui « voulaient casser les règles » et ont, à leur manière, contribué à « gagner la Guerre froide ». Peut-être sera-t-il quelqu’un de tout autre.

Le fondateur d’Anduril, père de famille, marié à son amour de jeunesse, n’a pas renié ses passions d’origine. Il posséderait la plus grande collection de jeux vidéo au monde, enterrée à soixante mètres sous terre, sous un aéroport déclassé, informe l’article de la revue Tablet. Il rêve de rendre sa gloire à la Game Boy des années 1990 et court toujours après le « Tetris parfait ». ModRetro, qui existe toujours et sert de réceptacle à ces rêves, serait aujourd’hui valorisée près d’un milliard de dollars. La réalité virtuelle, enfin, reste dans ses plans : Luckey a même renoué avec Mark Zuckerberg. Les deux bâtissent ensemble, d’égal à égal cette fois, sans état d’âme, le casque du « soldat du futur ». De quoi repenser à Tony Stark, un autodidacte, comme lui. Surtout quand Stan Larroque égrène les « trucs zinzins » repérés lors de son séjour chez l’Américain : un moteur d’avion de chasse à l’arrière d’un pick-up, cinq ou six hélicoptères, le bateau d’un « méchant » de James Bond. Le Français confirme, amusé : « Palmer Luckey est un personnage de film. Et il en joue. »

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