« Avez-vous des chambres fortes ? » : comment la France a caché 2 500 tonnes d’or à Hitler
L’invasion de la Pologne par Hitler le 1er septembre 1939, puis Staline le 17 septembre, plonge l’Europe – et bientôt le monde – dans un conflit sanglant. Pris de court par l’avancée irrésistible de la Wehrmacht, les gouvernements des pays vaincus s’efforcent de sauver en urgence ce qui peut l’être : leurs réserves d’or, convoitées par le Reich pour financer sa colossale machine de guerre. Une chasse au trésor haletante où le sens du devoir de quelques hommes, servis par une bonne dose de chance, a empêché les nazis de faire main basse sur une fortune qui aurait pu changer le cours de l’Histoire.
Dans cette série de L’Express en cinq épisodes, François Valentin, consultant à London Politica, retrace l’incroyable destinée de l’or français, belge et polonais, entre le fracas des bombes et les conversations feutrées des chancelleries.
Paris, 15 juin 1940
Quatre officiers nazis marchent d’un pas triomphal dans les couloirs du siège de la Banque de France. Les nouveaux maîtres de Paris – déclarée ville ouverte la veille – ont la ferme intention de saisir les mythiques réserves d’or de l’institution. Une fortune prodigieuse : 2 500 tonnes de métal précieux conservées sur place et dans une cinquantaine de succursales à travers le pays. De quoi graisser sérieusement les rouages de la machine de guerre allemande, avide de conquêtes mais pauvre en liquidités. Les émissaires du Reich traversent les salons luxueux de l’hôtel de Toulouse, rue Croix-des-Petits-Champs, dans le Ier arrondissement de Paris. Mais pour accéder aux coffres, ils font face à une poignée d’agents zélés.
– « Avez-vous des chambres fortes ? », lance un officier.
– « Oui, nous en avons, mais nous n’avons ni le droit, ni la possibilité de les ouvrir », rétorque un fonctionnaire.
– « Mon uniforme ne vous suffit pas ? J’agis sur ordre de mes supérieurs. »
– « Cela ne me suffit pas. »
Les Allemands, furieux, ont beau tempêter, l’employé qui leur tient tête reste inflexible et ils finissent par partir, promettant de revenir avec l’équipement nécessaire. De retour le lendemain, ils découvrent, à leur grand étonnement, que la bravoure des agents était vaine. L’or s’est volatilisé. Il ne reste plus une seule pièce pour satisfaire l’appétit du Führer. Un sauvetage préparé de longue date.
Paris, années 1920
La Banque de France a connu quelques sueurs froides durant la Première Guerre mondiale. D’abord, parce que l’artillerie à longue portée et les premiers raids aériens allemands auraient pu sérieusement endommager le siège de l’institution. Ensuite, et surtout, parce que les Allemands sont arrivés à quelques dizaines de kilomètres de là. Par deux fois : en 1914 et en 1918. Et s’ils étaient entrés dans Paris ?
Pour répondre à la première préoccupation, les Français conçoivent la chambre forte la plus sûre jamais construite à l’époque : La Souterraine. Un remarquable ouvrage d’ingénierie construit dans les entrailles de la capitale, entre 1924 et 1927, par 1 200 ouvriers. Les chiffres, dignes de ceux de la tour Eiffel, donnent le tournis : 20 000 tonnes de ciment, 10 000 tonnes d’acier, 11 000 mètres carrés de superficie et 7 mètres de hauteur sous plafond. Un palais souterrain aussi grand que l’Elysée. Moins de dix personnes sont autorisées à y pénétrer, avec, tout au long du parcours, une demi-douzaine de mesures de sécurité : murs rétractables, ascenseurs multiples, portes lourdes de plusieurs tonnes. Tout cela avant même d’atteindre la chambre forte. Lorsque le grand auteur autrichien Stefan Zweig obtient le privilège de la visiter, il décrit un « plongeon vertigineux » dans « la mine d’or la plus gigantesque de notre monde contemporain ».
La banque centrale française assure aussi ses arrières avec divers plans de secours, au cas où une évacuation rapide serait nécessaire. Dès 1933, face aux tensions géopolitiques croissantes, les fonctionnaires commencent à transférer une petite partie du magot vers des succursales jugées plus sûres : Rodez, Mont-de-Marsan, Lisieux… Et pour faciliter la manutention, en 1934, des milliers de pièces sont fondues en lingots et en barres. Des caisses spéciales voient le jour, capables de transporter chacune 50 kilos de métal précieux.
Nord-Est de la France, mai 1940
Après des mois de « drôle de guerre », l’Allemagne lance enfin son assaut contre la France. Les Panzers traversent la forêt des Ardennes, jugée à tort infranchissable par l’état-major parisien. En quelques semaines, plusieurs divisions de l’armée française, pourtant considérée comme la plus puissante du monde en 1918, se retrouvent coincées dans la poche de Dunkerque, entre la Manche et les Allemands. Plus de 300 000 soldats britanniques, belges et français sont évacués en catastrophe vers le Royaume-Uni. La route de Paris est désormais grande ouverte.
Au-delà de la valeur stratégique évidente que représente la conquête de la France, Berlin lorgne aussi l’immense richesse du pays. La Banque de France possède en propre quelque 2 200 tonnes d’or, l’un des plus grands stocks au monde, juste derrière celui des Etats-Unis. Un trésor évalué à 116 milliards de francs de l’époque, l’équivalent de 284 milliards d’euros en 2026. L’Allemagne en a désespérément besoin. Après la Première Guerre mondiale, la crise économique de 1929 et le réarmement coûteux du pays, la Banque centrale du Reich n’a quasiment plus de réserves. L’économie nazie dépend largement du pillage des voisins vaincus. Ses plans colossaux de domination européenne sont construits sur de l’argile budgétaire qui pousse Hitler à enchaîner les paris militaires.
A la surprise générale en Europe, y compris en Allemagne, les raids de la Wehrmacht en Pologne, au Danemark ou en Norvège n’ont pas été entravés par les Alliés. Le Reich commence à bâtir son économie extractive en Europe centrale. Mais sur le plan financier, les stocks d’or autrichien, lituanien et polonais ne sont que de maigres butins, d’autant plus que ces deux derniers pays ont réussi à en sauver une partie, expédiant leurs lingots dans les coffres parisiens qu’ils pensent inviolables. Pour Hitler, la Banque de France est une priorité. Ce qu’il ne sait pas, c’est que des bureaucrates zélés ont concocté depuis des années un plan B.
14 mai 1940, le courage d’un homme seul
Lucien Lamoureux est inquiet. Ce vieux routier de centre gauche, maintes fois ministre au cours des années 1930, a été nommé aux Finances en mars 1940 avec la lourde tâche de tenir les comptes d’un pays en guerre. L’homme a aussi la responsabilité de veiller sur les caisses remplies de métal précieux stockées dans les entrailles de la Banque de France. Certes, depuis 1939, 30 milliards d’or ont déjà été expédiés hors de France, principalement vers Londres ou Halifax, au Canada, puis acheminés à la Réserve fédérale de New York. Une manne utilisée par le gouvernement comme contrepartie pour acheter du matériel américain. Lucien Lamoureux tremble pour le reste du magot français… et européen. En sus des lingots polonais et lituaniens, la France détient près de 200 tonnes d’or confiées par la Belgique. Même les Suisses ont envoyé 200 caisses, au cas où les Allemands violeraient leur neutralité perpétuelle.
Les scénarios d’urgence élaborés une décennie plus tôt sont maintenant mis à l’épreuve. L’entièreté du stock doit être dispersée à travers l’Empire colonial et chez les alliés de la France via différents ports : Toulon, Brest, Lorient et Le Verdon, près de Bordeaux. Sauf que le président du Conseil Paul Reynaud tarde à donner son aval. Au sein du gouvernement, d’autres voix se font entendre. Envoyer l’or aussi loin, n’est-ce pas déjà admettre la défaite ? L’opération n’est-elle pas trop risquée alors que le pays sombre dans le chaos ? Ne vaut-il pas mieux garder les lingots à Paris, en attendant des jours plus calmes ? Des tergiversations intenables. Le 14 mai, en secret et sans attendre une décision officielle, Lucien Lamoureux décide d’actionner le plan. Une initiative solitaire qui pourrait briser la carrière de cet ambitieux. Le feu vert tacite de Reynaud arrivera quelques jours plus tard, alors que l’or a déjà quitté Paris. Commence alors la plus grande chasse au trésor de l’histoire…
>> Découvrez l’épisode 2 de notre série d’été le dimanche 12 juillet



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