Royaume-Uni : « Il sera difficile pour Andy Burnham d’éviter, à terme, des hausses d’impôts »
Le message est clair. Après avoir quitté avec fracas le gouvernement de Keir Starmer le 11 juin dernier, l’ancien ministre de la Défense, John Healey, fait son retour au cœur du pouvoir. Le nouveau Premier ministre, Andy Burnham, l’a nommé au poste stratégique de chancelier de l’Échiquier, un choix qui laisse présager un effort accru en faveur de la défense, précisément le sujet qui avait provoqué sa rupture avec son prédécesseur.
Mais avec une dette publique britannique qui a presque triplé depuis la crise financière de 2008 et un déficit public de 4,8 % du PIB, la marge de manœuvre est étroite. Les marchés, échaudés par l’épisode Liz Truss et par l’instabilité politique des dernières années, surveilleront de près la trajectoire budgétaire du Royaume-Uni. Pour l’économiste Jonathan Portes, professeur à King’s College London, il sera difficile d’éviter, à terme, des hausses d’impôts, un sujet politiquement explosif. Cet ancien chef économiste sous Gordon Brown détaille les défis budgétaires auxquels va être confronté le nouveau gouvernement et les arbitrages qu’il devra rapidement assumer.
L’Express : La dette publique britannique a presque triplé depuis la crise de 2008. Le sujet devient-il politiquement inflammable pour le nouveau Premier ministre ?
Jonathan Portes : Le dérapage des comptes publics n’est pas propre au Royaume-Uni : la dette française se situe à un niveau comparable, la dette japonaise est bien supérieure, celle des États-Unis un peu plus élevée, tandis que le Canada et l’Allemagne demeurent en dessous. C’est le lot de la plupart des économies avancées.
Au Royaume-Uni, la dette devient une contrainte de politique économique plus directe, sans doute à cause de notre instabilité récente, qui pousse chacun à la scruter. Mais c’est une contrainte, pas une crise : aucune crise de la dette n’est à prévoir dans l’immédiat. Cela dit, le gouvernement devra préserver sa crédibilité budgétaire. Or Burnham a laissé entendre qu’il voulait être ambitieux à la fois sur la défense et sur les dépenses de soins, deux engagements de long terme et coûteux. Pour démontrer cette crédibilité, il faudra donc une combinaison de hausses d’impôts significatives et/ou de modération des dépenses. Deux options politiquement très difficiles.
Les marchés semblent bien plus sensibles à la trajectoire budgétaire britannique depuis l’épisode Liz Truss. Cela a-t-il durablement changé la perception des investisseurs ?
Difficile de dire ce qui relève de Truss et ce qui tient plus généralement à l’instabilité politique britannique et à un cap incertain. Truss n’a évidemment rien arrangé. Ce qu’elle a fait était insensé et destructeur, mais il serait un peu injuste de tout lui imputer. Le reste de la classe politique britannique porte aussi sa part de responsabilité.
Le Royaume-Uni peut-il encore financer de nouvelles politiques publiques sans augmenter fortement les impôts ?
La réponse courte est non. Si l’on veut augmenter nettement les dépenses de défense et/ou de soins, il faudra des hausses d’impôts significatives dans le temps, pas immédiatement, ni livre pour livre, mais les impôts devront probablement monter à terme, et certaines dépenses devront peut-être être réduites, les retraites par exemple.
La fiscalité reste-t-elle un sujet sensible dans l’opinion ?
Bien sûr, comme dans toute démocratie. Personne n’aime les impôts. Mais le système fiscal britannique est extrêmement complexe et, par endroits, inefficace. Il y a là une opportunité : en le rendant plus juste et plus rationnel, on pourrait stimuler la croissance et peut-être même lever davantage de recettes, plutôt que de se contenter sur l’augmentation des taux. Mon conseil serait donc d’engager une vraie réforme fiscale : rendre le système plus efficace et plus favorable à la croissance serait bon pour l’économie et renforcerait la crédibilité budgétaire.
Andy Burnham a évoqué un investissement public accru, une réindustrialisation et un État plus interventionniste. Ces ambitions sont-elles compatibles avec la discipline budgétaire qu’il dit vouloir tenir ?
Il n’y a rien d’indiscipliné à emprunter pour financer de l’investissement productif. Mais, historiquement, le Royaume-Uni n’a pas souvent réussi en matière d’investissement public et de politique industrielle. Tout l’enjeu sera de faire mieux que par le passé. Sur le papier, c’est séduisant ; dans l’exécution, c’est très difficile.
Burnham a nommé John Healey, son ancien secrétaire à la Défense, au poste de chancelier de l’Échiquier. Healey plaidait pour plusieurs milliards de livres supplémentaires pour les armées. Maintenant qu’il tient les cordons de la bourse, devra-t-il revoir ses propres promesses à la baisse ?
Certainement. Mais la pression politique jouera dans l’autre sens, pour dégager des moyens supplémentaires : il y aura donc sans doute un peu d’argent en plus pour la défense, difficile de dire combien. La vraie question est celle de l’usage de cet argent : ces dernières années, les dépenses de défense britanniques ont souffert de programmes d’armement coûteux et parfois ratés avec de l’argent gaspillé dans des équipements qui ne fonctionnent pas. Quant à l’objectif des 3 % du PIB, tout dépend de l’horizon. À court terme, c’est impossible. À moyen terme, c’est sans doute atteignable, mais très difficile.
Où le gouvernement pourrait-il concrètement trouver l’argent ?
De loin, la meilleure voie reste celle d’une croissance plus forte. Mais encore faut-il la produire, et pas seulement la promettre. On peut aussi lever des recettes par une réforme fiscale efficace : impôt sur le revenu, fiscalité du capital et du patrimoine, et peut-être une taxation supplémentaire des banques. Il existe une certaine marge de réduction des dépenses à moyen terme, sur les retraites notamment, mais il sera très difficile d’obtenir des économies importantes.
Est-ce que cela se fera au détriment de la santé, du logement ou des infrastructures ? Ce serait difficile, et j’espère bien que non. Le mieux serait de financer la hausse des dépenses de défense dans la durée grâce à une croissance plus forte, tout en dépensant plus efficacement l’argent que nous consacrons déjà à la défense.



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