IA : Legora, la start-up suédoise qui a conquis les avocats
Les prétoires ont fait des gorges chaudes de l’affaire. En 2023, deux avocats new-yorkais sont condamnés à 5 000 dollars d’amende pour avoir brandi des jurisprudences… inventées par ChatGPT. La polémique n’a pas signé le divorce du droit avec cette technologie, bien au contraire. Le spécialiste de l’IA juridique Legora connaît depuis 2023 une fulgurante ascension. En quelques années d’existence, le Suédois a ouvert 17 bureaux et atteint 100 millions de dollars de revenus annuels récurrents. Des résultats qui lui permettent de prétendre à une valorisation élevée. À la suite de sa dernière levée de fonds de 550 millions, en mars, la firme est estimée à 5,5 milliards de dollars. Selon le Financial Times, un prochain tour de table pourrait la propulser à 10 milliards.
Les trois ingénieurs fondateurs – Max Junestrand, Sigge Labor, August Erséus – ont fait preuve de flair. Leur idée germe lorsqu’ils voient un camarade s’échiner un été à résumer des dossiers pour un cabinet d’avocats. A l’époque, aucun logiciel ne sait faire cela. Mais fin 2022, OpenAI dévoile GPT 3.5. Le trio pressent que ces grands modèles de langage vont radicalement transformer le monde juridique. “Nous avons construit un prototype, il a tout de suite fonctionné et nous avons quitté nos emplois pour monter l’entreprise”, raconte le PDG Max Junestrand.
La fortune sourit aux audacieux. Un mois plus tard, l’équipe tope avec l’un des plus gros cabinets d’avocats suédois, Mannheimer Swartling, et prend ses quartiers dans leurs bureaux. “Nous avons passé près de huit mois à discuter avec eux et à coder”, poursuit le patron. Peu de temps après, Legora est accepté à l’iconique incubateur américain Y Combinator. “Max a une vision produit d’une clarté exceptionnelle, des ambitions énormes et une vraie obsession pour le client. Il a compris que l’enjeu n’est pas seulement de rendre les tâches individuelles plus rapides, mais d’intégrer le produit au quotidien des avocats”, salue Jeannette zu Fürstenberg, présidente et directrice associée de General Catalyst, l’un des investisseurs.
« L’IA a compressé le cycle produit-marché »
Legora ne cherche pas à fabriquer un nouveau ChatGPT. Comme beaucoup d’IA spécialisées, sa plateforme s’appuie sur un modèle généraliste, notamment Claude d’Anthropic, auquel elle ajoute des outils et des sécurités adaptées au métier : dénicher des jurisprudences, analyser des centaines de milliers de pages et les transformer en un tableau structuré, comparer des contrats… “Très efficace pour suivre, par exemple, l’application réelle du droit européen par les différentes juridictions nationales, observe Łukasz Lasek, avocat associé du cabinet Wardyński i Wspólnicy, un client de Legora. Cet outil nous permet d’approfondir nos dossiers, sans que ces recherches supplémentaires n’alourdissent la facture.”
En trois ans, Legora a signé avec plus de 1 500 cabinets et directions juridiques. « Ils ont une croissance extraordinaire », observe Nowi Kallen, associée de Salesforce Ventures, un de leurs investisseurs. Le secret de cette rapidité ? Des acquisitions ciblées – Walter AI, Qura, Wexler, Cadastral ou encore Graceview. Mais aussi des choix techniques avisés. La start-up a adroitement évité le piège du fine-tuning dans lequel sont tombées beaucoup d’entreprises IA. Sur le papier, l’idée est séduisante : entraîner un modèle généraliste sur des données propres à un métier afin de le spécialiser. L’opération augmente bel et bien les performances à un instant donné. Problème, dès que ce modèle généraliste s’améliore, il faut tout recommencer… ou se priver des précieuses mises à jour.
Legora profite aussi d’une dynamique plus large. Les Suédois sont technophiles – l’Etat a favorisé dans les années 1990-2000 l’équipement des ménages en ordinateur puis l’installation du haut débit. La petite taille de leur marché intérieur les incite aussi à s’élancer à l’international. Depuis sa création, Legora s’est implanté dans 12 pays – Etats-Unis, France, Allemagne, Japon, Canada, Inde, etc. Plus globalement, la tech européenne vit une renaissance. Les tours de table y ont pris de l’envergure en dix ans. “L’IA a compressé le cycle produit-marché mais les Européens ont appris à courir à ce rythme”, salue Franck Sebag, associé chez EY. Une dizaine de pépites IA européennes – Mistral, Lovable, Eleven Labs, Helsing, Synthesia, etc. – ont atteint des valorisations de plusieurs milliards d’euros ces deux dernières années.
Avocats facturés à l’heure
“Nous avons résisté à la tentation de grossir plus vite que nous ne pouvions servir nos clients, précise toutefois Max Junestrand. Dans le droit, on n’a qu’une seule chance : si l’essai avec un associé est raté, vous n’en aurez pas un deuxième.” Legora a d’ailleurs passé beaucoup de temps à sécuriser et certifier sa plateforme (RGPD, ISO 42 001 et 27 001). Un travail peu glamour mais essentiel, les cabinets voyant passer opérations de fusion-acquisition, secrets industriels et données personnelles. A l’heure des débats en Europe sur la souveraineté numérique, cet avantage compétitif est clé.
“Pour ce type d’entreprise IA, le défi est de convaincre les avocats de l’utilité de gagner du temps, alors que les cabinets facturent leurs clients à l’heure”, analyse avec une pointe d’amusement Damien Charlotin, juriste et chercheur associé à HEC Paris et Sciences Po. La concurrence dans le marché de l’IA juridique est, par ailleurs, intense. L’adversaire direct de Legora est l’américain Harvey, qui vient de franchir les 300 millions de dollars de revenus réguliers. Il n’est pas le seul à se dresser sur sa route. Des éditeurs juridiques tels que LexisNexis et Wolters Kluwer se sont lancés dans l’aventure IA. “Certains cabinets d’avocats de grande taille, comme Kirkland & Ellis, font même le pari d’une IA installée à domicile, avec leur propre infrastructure, afin d’assurer aux clients une confidentialité totale”, observe Christophe Roquilly, directeur de l’Augmented Law Institute de l’Edhec Business School.
Le Suédois doit composer avec une autre difficulté : consolider une activité adossée à un moteur (Claude) qu’il ne possède pas. Anthropic, seul, décide de l’évolution de son modèle. Il avale une partie des revenus de Legora et peut augmenter quand bon lui semble ses tarifs. “Sans compter que le loueur du moteur analyse vos usages, votre marge, et peut décider un beau jour de remonter la chaîne”, met en garde Hanan Ouazan, du cabinet de conseil Artefact. Dans les années 2010, Google, qui avait remarqué le succès des comparateurs de produits et de billets d’avion, en a balayé plusieurs en lançant ses propres versions, Shopping et Flights. Depuis 2026, Anthropic emprunte un chemin similaire avec des outils destinés à certains métiers, dont le droit, provoquant au passage quelques turbulences boursières chez les acteurs installés.
Paradoxe de Jevons
L’incursion n’inquiète pas Max Junestrand : “Anthropic n’a ni la vocation, ni la capacité de construire toutes les fonctionnalités de chaque verticale métier.” Legora met en avant sa capacité technique à basculer d’un modèle à un autre. Et à ajouter toujours plus de valeur au-dessus du modèle brut. Après les assistants capables de résumer et rechercher des textes, la prochaine ère est celle des agents : des IA capables d’enchaîner plusieurs actions pour mener des missions plus longues. L’enjeu ? Leur ménager suffisamment d’autonomie, sans sacrifier la sécurité qu’exige le droit.
La récompense pourrait être de taille. Car, paradoxalement, accélérer le travail des avocats ne signifie pas forcément réduire le marché du droit. “L’arrivée de l’IA ne fera qu’augmenter la demande en conseils juridiques”, prédit Jonathan Williams, un ancien procureur devenu ingénieur juridique de Legora. Patrons de PME, professions libérales ou simples particuliers… Beaucoup de justiciables ne prennent pas l’avis d’un cabinet aussi souvent qu’ils le voudraient, faute de moyens. En réduisant le coût de certaines prestations juridiques, l’IA pourrait les mettre à la portée de nouvelles bourses. La route est dégagée pour le Suédois. Son rival Harvey a logiquement démarré par le gigantesque et rémunérateur marché américain. “Mais ils doivent maintenant s’attaquer à l’Europe, beaucoup plus fragmentée en termes de réglementations, de langues et de cultures”, note Jonathan Williams. L’équipe de Legora, elle, fait le chemin inverse. Le plus dur est derrière elle.



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