« La France souffre d’un problème chronique » : l’alerte du théoricien de la crise de la dette
On serait tentés d’y voir le dilemme de la poule et de l’œuf. Ou encore un effet boule de neige. Le mécanisme de « crise de la dette à évolution lente », est pourtant plus insidieux. Théorisé en 2019 par les économistes Guido Lorenzoni et Ivan Werning dans l’American Economic Review, il décrit un scénario où le défaut d’un Etat ne survient pas du jour au lendemain, mais résulte d’une défiance grandissante des investisseurs, qui contribue à faire grimper les taux sur le marché obligataire, renchérissant la charge de la dette et augmentant en fin de compte le risque d’une crise. Un engrenage qui fait écho à la situation française de cet automne 2026, avec un taux d’intérêt à dix ans qui frôle les 5 % et un endettement porté à un niveau inédit depuis 1946 en proportion du PIB. Pour L’Express, Guido Lorenzoni, professeur à la Booth School of Business de l’université de Chicago, détaille ce mécanisme infernal ainsi que ses possibles issues.
L’Express : Comment est né ce concept de « crise de la dette à évolution lente » ?
Guido Lorenzoni : Notre article, qui revisite des mécanismes formulés à l’origine par l’économiste Guillermo Calvo, s’est inspiré des leçons tirées de la crise de la dette dans la zone euro. Le terme « à évolution lente » renvoie à une difficulté spécifique à ce type de crises : les investisseurs qui observent un pays se projettent dans l’avenir pour décider de leurs positions sur la dette publique, dont une partie est à échéance relativement longue. Ils doivent donc se demander ce qui se passerait si les choses tournaient mal dans deux mois, six mois ou un an. Et cette anticipation se répercute sur la situation présente : elle détermine le coût d’emprunt aujourd’hui, au moment où l’Etat doit émettre de nouveaux titres pour financer son déficit.
On peut donc parler d’une prophétie autoréalisatrice ?
C’est un peu plus complexe. On peut basculer d’un régime globalement sain, avec des taux d’intérêt modérément élevés – ce qui permet à l’Etat d’engager un ajustement et de corriger progressivement son budget – à un régime où les investisseurs deviennent soudain très inquiets et où les taux s’envolent. Résultat : le coût de refinancement de la dette augmente alors lui aussi, progressivement. L’idée clé est qu’il existe un moment, avant de heurter le mur, où les anticipations peuvent dériver dans le mauvais sens et rendre l’impact plus probable. A un certain stade, on entre dans la zone où il n’est plus possible de revenir en arrière sans qu’une crise majeure ne survienne.
Plus largement, la théorie des équilibres multiples consiste à dire qu’un changement d’humeur des investisseurs peut parfois se réaliser de lui-même : leur accès de pessimisme se répercute et justifie encore davantage ce pessimisme. On pourrait croire que cette boucle est facile à briser, qu’il suffirait d’une déclaration rassurante pour calmer le jeu et que le problème soit réglé. Mais la raison plus profonde de cette soudaine exposition aux aléas des marchés tient aux fondamentaux, à savoir l’absence d’une politique budgétaire crédible.
La France se trouve-t-elle aujourd’hui dans la zone de fragilité que vous évoquez ?
Absolument. Ces sautes d’humeur du marché sont dommageables parce qu’elles créent de la volatilité. La situation est en partie liée à des facteurs externes : les taux sont élevés partout dans le monde. Mais on a le sentiment qu’aucun processus politique en France ne débouchera sur un ajustement crédible. On commence alors à craindre soit une grave crise politique, soit des pertes pour les investisseurs. Reste qu’à un moment donné, la France aura besoin d’un plan budgétaire crédible. Les dispositifs d’intervention, comme d’éventuels achats d’obligations par la Banque centrale européenne (BCE), peuvent aider à contenir la crise et à gagner du temps, mais le rééquilibrage reste nécessaire. Finalement, il est devenu évident que la France souffre d’un problème chronique : elle n’arrive pas à se désendetter.
Pour un pays confronté à une telle dynamique, vaut-il mieux avoir une dette à court ou à long terme ?
Plutôt à long terme. Quand la conjoncture est favorable, il faut en profiter pour émettre davantage de dette longue et allonger la maturité, afin d’être moins exposé à ce type de crise. Si cela avait été fait ces cinq dernières années, cela aurait permis de se protéger contre ce genre d’événement. Or quand l’humeur des marchés se dégrade et que les investisseurs deviennent plus pessimistes quant à l’avenir, plus les maturités sont longues, plus le montant de dette à refinancer, c’est-à-dire de nouvelle dette à émettre, est faible.
Jusqu’où la situation française peut-elle empirer ?
Certains investisseurs continuent de penser qu’il y aura beaucoup de bruit, que les taux monteront encore… mais que la BCE finira par intervenir. En somme, ils achètent donc la dette en espérant qu’elle se stabilisera. Il faut néanmoins rappeler que seules des difficultés suffisamment graves pousseront la BCE ou d’autres acteurs à agir. Il faudrait une peur de la contagion à d’autres marchés, ce qui n’est pas le cas actuellement.
Quels éléments dans ce cas français vous ont surpris par rapport à votre scénario ?
Je n’aurais pas pu prévoir que les taux mondiaux resteraient aussi élevés si longtemps après la flambée de l’inflation post-Covid. De plus, il y a deux ans, il était difficile d’imaginer que le paysage politique français rendrait l’ajustement budgétaire tellement complexe.
Que faudrait-il pour inverser la vapeur ?
Dans un contexte d’économie maussade en 2026, toute bonne nouvelle serait bienvenue : la fin du conflit au Moyen-Orient ou en Ukraine, une baisse des prix de l’énergie… Mais si nous en arrivions à un point où la BCE devait intervenir – ou pire encore, si le gouvernement français devait solliciter l’aide du Mécanisme européen de stabilité -, cela signifierait que les tensions financières sont devenues graves. L’économie française en subirait les conséquences négatives, soit parce qu’un ajustement budgétaire plus important serait nécessaire, soit parce que des coûts d’emprunt élevés pèseraient sur les entreprises et les ménages.



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