« Berlin avance ses pions à bas bruit » : comment la crise de la dette française chamboule le mercato à la BCE
C’est un mercato dont on ne parle guère. Et pourtant, il pourrait bien laisser sa trace sur le destin de la France dans les mois et années qui viennent. Ces dernières semaines, derrière les grandes façades vitrées de la Skytower, le siège de la BCE à Francfort, on suit presque en temps réel les rebondissements du feuilleton budgétaire et financier hexagonal. Une crise de la dette est-elle en train de s’enclencher ? Où va le fameux spread – l’écart – entre les taux d’intérêt français et allemands ? Comment se déroulent les premières discussions sur le projet de budget ?
Un feuilleton aux allures de série dramatique qui percute de plein fouet le jeu de chaises musicales en cours actuellement au sein du directoire de la BCE. En effet, trois des six postes que compose le « board » de la banque centrale doivent être renouvelés en 2027. Celui du chef économiste de l’institution, l’Irlandais Philip Lane en mai, celui de la Française Christine Lagarde, la présidente, en octobre, et celui de l’Allemande Isabel Schnabel, en décembre 2027. En apparence, de simples remaniements au sein d’une institution européenne très technique. En réalité, une série de nominations extrêmement politiques car le destin de la France, en cas de crise de la dette, sera en partie entre les mains de la BCE. D’après nos informations, c’est lors du Conseil européen des 17 et 18 décembre que le casting de la nouvelle équipe pourrait être révélé. Avant, donc, la présidentielle française d’avril 2027.
Comme à chaque fois, ce mercato est un exercice de haute voltige diplomatique avec un subtil équilibre entre les pays du Nord et du Sud de l’Europe, les « faucons » et les « colombes » de la politique monétaire, les académiques et les politiques. Mais, cette fois, l’exercice est en train de tourner, peut-être encore plus que d’habitude, à la bataille entre Paris et Berlin. « C’est l’éléphant au milieu de la pièce. Vu d’Allemagne, la seule question qui vaille en ce moment est la suivante : quelle est la meilleure équipe pour gérer une potentielle crise de la dette en France ? », souligne un proche de l’institution.
Dans ce jeu de go politique, Berlin avance ses pions à bas bruit. Fin septembre, Isabel Schnabel qui, au printemps dernier, laissait entendre qu’elle resterait volontiers à Francfort après la fin de son mandat, lorgnant même le poste de Christine Lagarde, a annoncé son départ en janvier 2027. En début de semaine, le ministre allemand des finances, Lars Klingbeil, a pris de court ses partenaires européens en déclarant que Berlin proposerait prochainement un remplaçant à Isabel Schnabel. Une façon de préempter le poste – ce qui n’a rien d’anodin dans la situation actuelle. Car l’Allemande est à la tête des opérations dites de « marché », en clair des interventions de la banque centrale sur les marchés financiers. Son ou sa remplaçante sera donc en première ligne pour piloter un éventuel sauvetage de la France. Quel montant mettre sur la table pour acheter des obligations publiques françaises et faire baisser la pression sur les taux de la dette tricolore? Quel instrument utiliser ? Pendant combien de temps, et surtout à partir de quel moment ? Avant ou après les élections présidentielles d’avril prochain?
« Compte tenu des craintes actuelles, Berlin souhaite conserver ce poste d’autant que l’Allemagne sait pertinemment qu’elle ne peut obtenir la présidence de la BCE tant qu’Ursula von der Leyen est installée à la Commission européenne », décrypte Emanuel Mönch, professeur à la Frankfurt School of Finance and Management, et ancien responsable de la recherche de la Bundesbank. D’après nos informations, l’ancien ministre des finances du chancelier Scholz, Jörg Kukies, aujourd’hui à la tête de la banque d’affaires Morgan Stanley en Allemagne, serait en lice. Un homme de marché, certes, mais aussi un politique qui sait parfaitement qu’un sauvetage de la France par la BCE est un chiffon rouge agité à la face de l’AfD, le parti d’extrême droite allemand.
Dans ce contexte, la France pourrait récupérer le poste de chef économiste, aujourd’hui occupé par l’Irlandais Philip Lane. « Un poste prestigieux, mais qui n’est pas forcément le plus stratégique en ce moment », observe Christopher Dembik, conseiller chez Pictet. Selon un rituel immuable, c’est le chef économiste qui ouvre toutes les réunions des membres du comité de la BCE, en dressant un état des lieux de la conjoncture européenne. C’est lui aussi, qui propose les hausses ou baisses de taux d’intérêt « La question aujourd’hui est moins de savoir s’il faut resserrer ou non la politique monétaire que de trouver les remèdes pour éviter une contagion de la crise française à l’ensemble des pays de la zone. Et là, ce n’est pas le job du chef économiste, même s’il a son mot à dire », commente un autre observateur. Trois économistes françaises seraient aujourd’hui sur les rangs. Agnès Bénassy-Quéré, l’actuelle sous-gouverneure de la Banque de France et ancienne chef économiste du Trésor, Laurence Boone, ancienne ministre déléguée chargée de l’Europe et aujourd’hui directrice de la banque d’investissement Santander à Paris et Natacha Valla, déjà passée par la BCE et doyenne de l’école de management de Sciences Po.
Reste à s’accorder sur le nom de la personne qui s’installera dans le fauteuil de Christine Lagarde. Le tic-tac de l’horloge pourrait s’accélérer au cours des prochaines semaines. La Française pourrait annoncer sa démission lors du prochain comité de politique monétaire le 29 octobre, ce qui permettrait, d’après les traités, aux ministres des finances de la zone de s’entendre sur un nouveau casting lors du conseil Ecofin de novembre en vue d’un accord global en décembre, selon plusieurs sources. Là encore, deux candidats sont déjà partis en campagne. L’Espagnol Pablo Hernandez de Cos, actuel directeur général de la Banque des règlements internationaux, et le Néerlandais Klaas Knot, l’ancien gouverneur de la Banque des Pays-Bas et ex-ministre des Finances. « Si la France décroche le poste de chef économiste, jamais les pays nordiques n’accepteront qu’un Espagnol s’installe à la présidence », souffle Emanuel Mönch. Le chancelier allemand aurait ainsi rencontré le Néerlandais la semaine dernière, ce qu’Emmanuel Macron s’est, pour le moment, refusé à faire. Klaas Knot a pourtant été un des architectes du « TPI » – le Transmission Protection Instrument – un outil encore jamais utilisé et qui pourrait servir en cas de tempête sur la dette française. D’après nos informations, le président français ne serait pas totalement convaincu par les deux candidats et aurait demandé à ses équipes de lui dénicher la perle rare. Comme s’il avait encore la main sur le destin de l’Europe.



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