Du Portugal à la Grèce, ces « Sudistes » qui redonnent de l’élan à l’Europe

Cantonnés au tourisme, les Etats du Sud ? Leur retour en grâce prouve qu’il n’en est rien. Pour résister, il leur a fallu faire preuve d’agilité et d’inventivité. Voici quatre exemples de personnalités à la réussite remarquable. L’Italien Luca Ferrari, rachète et remet au goût du jour d’anciennes icônes du Web. Au Portugal, la scientifique Elvira Fortunato rayonne à l’international grâce à ses innovations dans l’électronique. L’Espagnol Enric Asuncion veut déployer ses bornes de recharge pour voitures électriques à grande échelle. Et, à Athènes, la directrice artistique du musée national d’art contemporain Katerina Gregos, figure de la résurrection de la capitale, a choisi de revenir au pays.

Luca Ferrari, nouveau cador du logiciel

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Luca Ferrari

Le carillon du Nasdaq, une valorisation d’environ 25 milliards de dollars, une croissance à trois chiffres… Ces plaisirs insolents sont d’ordinaire réservés à des virtuoses de la tech américaine. Un Italien, Luca Ferrari, vient pourtant de tous les goûter.

Ce quadragénaire dirige la start-up milanaise Bending Spoons, discrète mais très belle réussite européenne. Discrète car elle a percé sur le tard – sa création remonte à 2013. Bending Spoons n’est pas non plus une « deeptech » comme l’est Mistral AI, symbole de la rupture technologique que convoite le Vieux Continent. Ni même une idée originale. Luca Ferrari avait essayé avec Evertale, sorte de journal intime 2.0. Il s’est rapidement estimé meilleur pour valoriser les idées des autres.

Le Milanais s’est démarqué comme acquéreur compulsif. Avec un penchant pour des gloires un peu poussiéreuses du – comme AOL (portail) jadis plus gros que Boeing, Vimeo (vidéos), Evernote (organisation personnelle)… – qu’il redresse à l’aide de fonctionnalités bâties avec l’IA et de coupes drastiques dans les effectifs. Sans états d’âme. Peter Singlehurst, du fonds Baillie Gifford, compare Bending Spoons à un « système immunitaire » du monde du logiciel, qui le maintient en vie. Luca Ferrari dispose sur toutes ses plateformes de 500 millions d’utilisateurs actifs mensuels. Et a plus d’un millier d’entreprises cibles en tête. « Nous sommes déjà conviés à 90 % des processus de cession qui s’ouvrent [dans le secteur] », nous assurait-il en décembre. Son entrée en Bourse aux Etats-Unis – quasi inédit pour une entreprise tech transalpine – devrait l’aider à élargir ses poches.

Diplômé d’une école d’ingénieurs danoise, admirateur de Benjamin Franklin et de Serena Williams, cet entrepreneur n’a jamais travaillé pour la Big Tech, mais en copie les méthodes. Agilité, quête d’excellence, et… une certaine brutalité sociale. Mais s’il avale des boîtes américaines, il rapatrie astucieusement les talents en Lombardie. Une célèbre maxime affirme que les logiciels dévorent le monde. Luca Ferrari, lui, semble bien parti pour dévorer les logiciels.

Elvira Fortunato, chercheuse d’exception au pays des Grandes découvertes

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Elvira Fortunato

Les vents n’étaient, a priori, pas favorables. Née sous la dictature portugaise, dix ans avant la « révolution des œillets » (1974), Elvira Fortunato grandit à Almada à une époque où le niveau d’instruction du pays est parmi les plus faibles d’Europe. Mais dans cette famille modeste sans diplôme universitaire, on valorise la curiosité intellectuelle, la persévérance, et l’idée que « l’éducation est la clé de la liberté, et pas seulement économique », confie la chercheuse à L’Express.

Son sort se dessinera sur l’autre rive du Tage, au sein de l’Université nouvelle de Lisbonne où elle a pu « mener des recherches ambitieuses, de bâtir des réseaux internationaux et de développer des projets reconnus mondialement ». A l’image de son invention phare : le transistor en papier. « Nous avons démontré, pour la première fois, que la cellulose, l’un des matériaux les plus abondants et renouvelables sur Terre, pouvait fonctionner non seulement comme support, mais aussi comme composant actif d’un transistor, explique-t-elle. Cette avancée a ouvert la voie à une nouvelle génération de dispositifs électroniques à faible coût, flexibles, recyclables et potentiellement biodégradables. » Par exemple, pour la fabrication d’étiquettes d’identification par radiofréquence, utilisées pour gérer des stocks, ou suivre des bagages dans les aéroports.

Ses succès lui ouvrent les portes du gouvernement d’Antonio Costa, comme ministre de la Science, de la Technologie et de l’Enseignement supérieur, de 2022 à 2024. Une période où les subventions de Bruxelles viennent panser les plaies de l’Europe post-Covid. Elvira Fortunato puise dans ces fonds au profit du logement étudiant et monte un programme destiné à réduire la précarité des postes de chercheurs. Au pays de Magellan, la scientifique est une adepte de la longue-vue. La crise traversée par le Portugal, marquée par des sacrifices dans le budget de la recherche, n’a fait que conforter cette philosophie. « L’investissement dans la connaissance, l’innovation et le talent permet aux sociétés de se redresser, de devenir plus compétitives et de se préparer aux défis futurs. » L’avenir de son pays se joue, selon elle, dans l’étude des océans et l’exploration de l’espace. « Le Portugal peut contribuer, une fois encore, à une ère de grandes découvertes », veut-elle croire.

Enric Asuncion, symbole d’une économie espagnole résiliente

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Enric Asuncia (à droite) en compagne d’Eduard Castaneda

Il a du flair lorsque, en 2015, avec son alter ego, Eduard Castaneda, il se lance dans le filon des bornes de recharge intelligente pour véhicules électriques. Des systèmes qui permettent d’optimiser l’usage des batteries, en maîtrisant la consommation d’énergie.

Né à Barcelone, Enric Asuncion, un ingénieur diplômé de l’Université polytechnique de Catalogne, part à Amsterdam en 2014 pour travailler chez Tesla, où il est responsable des installations de bornes de recharge en Europe. C’est le déclic : il se lance dans sa propre aventure l’année suivante. Wallbox décolle à toute vitesse, portée par la fièvre de la transition énergétique et l’abandon programmé des moteurs thermiques en Europe.

L’entreprise est la première licorne espagnole à être cotée à la Bourse de New York. Présente dans 80 pays, elle voit sa valorisation dépasser un temps les 2,5 milliards de dollars. Depuis, le marché a déchanté. « Nous avons traversé une pandémie, des problèmes dans la chaîne d’approvisionnement, des changements réglementaires, et les ventes de véhicules électriques ont progressé moins vite qu’attendu, explique le quadragénaire. Notre capacité d’adaptation a été l’une de nos plus grandes forces ».

Au printemps 2026, le PDG catalan trouve un accord avec ses créanciers pour restructurer sa dette et boucler une augmentation de capital. Le jeu en vaut la chandelle, si l’on en croit Bloomberg New Energy Finance : d’ici à 2040, l’augmentation du parc automobile électrique va nécessiter l’installation de 260 millions de bornes de recharge dans le monde, dont 85 % chez les usagers, la spécialité de Wallbox.

Après un passage à vide, une nouvelle génération d’entrepreneurs est apparue dans la péninsule, “avec un état d’esprit plus international et l’ambition de construire des entreprises globales”, estime Enric Asuncion, pour qui « l’Espagne a démontré une résilience bien plus forte que beaucoup ne l’imaginaient, grâce à un écosystème entrepreneurial qui s’est renforcé ».

Devenue une référence dans les énergies renouvelables, la mobilité électrique ou la numérisation, le pays a encore des défis importants à relever, reconnaît l’entrepreneur. Mais son image « reflète bien mieux la réalité qu’il y a dix ans ».

Katerina Gregos, une responsabilité envers Athènes et pour le monde

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Katerina Gregos

Qui a dit qu’Athènes se résumait au Parthénon et au musée de l’Acropole ? En prenant la direction artistique du Musée national d’art contemporain (EMST), en 2021, Katerina Gregos n’a pas seulement redonné vie à un établissement déshérité ; elle a participé à la renaissance de la capitale grecque. « Le pays sortait d’une longue période de crise économique qui avait durement touché toutes les institutions en Grèce. C’était un tournant décisif, une page blanche, les occasions d’inverser le cours de l’Histoire sont rares », retrace la curatrice d’art de 59 ans, qui s’inscrit dans un mouvement de retour au pays, au moment où la Grèce connaît une nouvelle dynamique.

Née à Athènes, elle a en effet réalisé une grande partie de sa carrière à Bruxelles, à partir de 2006, où elle a été commissaire de plus de cinquante expositions, puis directrice de la foire d’art contemporain Art Brussels, tout en représentant plusieurs pays à la Biennale de Venise… « C’est encourageant de voir un nombre croissant de Grecs talentueux qui s’étaient expatriés faire le voyage inverse, se réjouit Katerina Gregos. Ils rapportent de nouvelles expériences. Ce dynamisme, conjugué à celui de ceux qui sont restés et ont surmonté les difficultés, a été l’un des moteurs du renouveau culturel de la ville ».

Aujourd’hui, elle estime que « vivre à l’étranger » lui a permis de distinguer « plus clairement les atouts et les défis de la ville ». « J’ai découvert à mon retour une capitale qui s’ouvrait davantage sur le monde, devenait plus cosmopolite, plus multiethnique, et plus sûre de sa culture », relate la directrice artistique, qui décrit « un lieu de rencontre et d’échange pour des artistes, des écrivains, des architectes, des chercheurs, des entrepreneurs d’horizons divers ».

Sous son impulsion, l’EMST s’est imposé comme un pôle de cette émulation. Sa programmation se veut un reflet des préoccupations du pays et de l’époque : migration, démocratie, mémoire, écologie, justice sociale… Elle en est persuadée : les musées ne sont pas seulement des lieux d’exposition d’objets. Qu’ils soient antiques ou modernes.

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