« On dit de Vincent Bolloré qu’il est difficile de lui refuser quoi que ce soit » : son portrait dans L’Express en 1987
Cet article a été publié pour la première fois le 6 novembre 1987 dans L’Express.
Vincent Bolloré, le chevalier breton
Un jour, un homme donna cinq talents à un enfant, puis repartit en voyage, où ses affaires l’appelaient. Ces talents-là étaient plus précieux que les pièces de la parabole : éducation, religion, réseau de relations, goût du travail et esprit vif. L’enfant, sans perdre de temps, travailla, s’obstina et investit tant et tant qu’il décrocha la timbale. Aujourd’hui couronné, même ses adversaires lui reconnaissent toutes les qualités. Face aux bonnes fortunes qui le comblent, lui seul reste de marbre et ne change rien à sa vie ascétique : modeste 205 sans chauffeur, austère bureau dépourvu des gadgets de la fonction, ni tableaux ni plantes vertes, et nulle invitation nonchalamment « oubliée » sur la table. Pour quoi faire ? Il ne s’y rend jamais, Vincent Bolloré n’est pas mondain.
Bavard, encore moins : réponses rapides, phrases ramassées, exposé ténu d’une aventure aux allures de saga. Et, s’il est un « visionnaire »pour ses proches, il faut fouiller longtemps pour débusquer chez lui la moindre extravagance. En voilà un qui donnera du fil à retordre à son biographe. Question d’éducation, sans doute. Catholique et breton. On pourrait finasser, écrire plutôt breton, donc catholique, mais ce serait faire injure à cette foi religieuse qu’il met en pratique aussi bien le dimanche que tous les autres jours dans la tenue de ses affaires : « Courage, transparence, respect des autres, j’ai de la chance, la vie économique exige les mêmes vertus que ma religion. »
Un sourire de premier communiant
Son existence à lui débute comme une blague, un 1er avril des années 50, dans un cocon cossu. Papa, ami des Pompidou, dirige l’entreprise familiale, papier bible et feuilles à cigarettes OCB. Maman, amie de Gallimard et férue de belles-lettres, épluche des manuscrits. Vincent, cadet de cinq enfants, va « chez les pères », où une institutrice perspicace note qu' »il se mêle de tout ». En gymnastique, il court déjà plus vite que ses camarades. Le futur battant perce-t-il, chez l’enfant de 8 ans ? Le héros est armé de dents acérées que dévoile un sourire de premier communiant. On le coifferait plus volontiers, d’une auréole ou d’un bonnet carré que d’un Stetson à la JR. Saint Vincent, petit frère des pauvres sociétés en perdition, s’occupe de tout, se mêle de tout, comme naguère au collège. Non content d’être à la tête de trois sociétés (Bolloré Technologie, Sofical, Scac), de 13 000 employés et d’un chiffre d’affaires de 9 milliards, il vice-préside la Fondation pour le mécénat humanitaire, chapeaute Bolloré-Expansion, qui soutient et encourage les petites entreprises bretonnes, finance RBS — radio locale —rachète La Bretagne à Paris, publication confidentielle, et détient, avec son oncle, la majorité des parts de La Table ronde !

Adolescent, en vacances près de Concarneau, Vincent chipait le journal intime de sa soeur, à l’affût de ses pensées secrètes elle en profitait, pour y écrire qu’il s’habillait comme un pied. Aujourd’hui, prompt à saisir la première occasion, le boulimique Bolloré digère une quantité impressionnante de dossiers et d’informations. Il lui faut aller vite : il a maîtrisé la lecture rapide. A 17 ans déjà, simple employé de banque, ce jeune stakhanoviste expérimente diverses techniques… pour tamponner plus vite les chèques des clients. Tout est dans le détail. Ce fils de famille, profondément attaché aux siens et à ses racines, se comporte comme un self-made man.
Coup de génie
Voilà un tempérament qui plaît aux cercles économiques et financiers : on compte beaucoup sur lui pour fouetter les sangs des générations montantes. Sollicité de tous côtés, il accepte de participer au Conseil des entrepreneurs, créé par Alain Madelin — un ami de Gérard Longuet, lui-même beau-frère de Bolloré — et de rejoindre le club Entreprise et cité. Poussé par Michel Calzaroni (un copain, attaché de presse du ministre Léotard), il a rallié aussi le conseil exécutif du CNPF. Bolloré profite de ces plates-formes pour mordiller au passage les mollets de l’establishment politique : « Tant qu’on ne baissera pas les taux d’intérêt, les gens n’investiront pas dans l’industrie et préféreront le capitalisme populaire. Mais le boursicotage ne fait guère avancer l’entreprise. » Après la tornade qui secoue les marchés financiers, lui jetterait-on la pierre ?
Pas étonnant que Bolloré nage dans la finance, comme d’autres pataugent dans le marigot. Par deux fois, la banque sera sa chance : la banque, donc les relations paternelles, que Bolloré fils a su préserver et entretenir savamment. Après des études secondaires tracées au cordeau (Gerson et Janson-de-Sailly, il se retrouve un peu perdu quand s’étalent devant lui les longues plages de farniente qu’offrent les études de droit. Pour ce jeune homme qui répète qu’il a « une mission à remplir », la décision est vite prise : il suivra ses cours le soir à Nanterre et travaillera chez Schneider (Banque de l’union européenne) dans la journée. Six ans après, il en sort fondé de pouvoir, pour filer aussitôt chez Edmond de Rothschild (lui aussi un ami de papa). C’est à la Compagnie financière que le jeune loup voit l’affaire de famille s’en aller à vau-l’eau : bradée, personne n’en veut. Bolloré ne supporte pas l’idée de 800 Bretons au chômage. Vincent, cadet d’une famille aux ailes blessées, lance son défi. « Avec mon frère », précise-t-il. N’oubliez pas de le citer, vous lui feriez de la peine.
La suite est légende : il achète, pour 4 francs symboliques, la société déficitaire à laquelle plus personne ne croyait, mais qui renfermait un trésor méconnu, 15 % de sa production consacrés aux papiers métallisés ultra-minces pour condensateurs et aux papiers d’emballage spéciaux. Le coup de génie de Bolloré fut de tout investir dans cette technologie de pointe et de laisser tomber, sans états d’âme, l’ancestral papier bible. Cinq ans plus tard, Bolloré Technologie est n° 1 mondial. On dit que cet homme a beaucoup de charisme et qu’il est difficile de lui refuser quoi que ce soit : ses employés bretons ne démentiront pas, qui acceptèrent alors d’investir 15 % de leurs appointements dans le projet. Pas évident, à l’époque, même s’ils récoltent actuellement près de deux mois de salaire en participation. « L’entreprise doit assurer la sécurité de l’emploi à ses collaborateurs. » Sécurité, maître mot dans la bouche de ce repreneur : « Il n’est pas possible de bien travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Etre n° 1 n’est pas une fin, mais un moyen qui rassure à la fois le personnel et les actionnaires, et crée une synergie. » Les 12 000 salariés de la Scac n’ont donc pas de soucis à se faire, Bolloré agit pour eux. Il vient de lancer sa dernière création, Scac Voyage Leclerc, une société de tourisme qui implantera ses kiosques, dès janvier, dans les magasins de Michel-Edouard (on plane toujours dans la galaxie Léotard). « Nous sommes encore tout petits », minaude le PDG de 35 ans ; entendez « nos ambitions sont vastes ».
Mais rien ne l’empêchera jamais de s’occuper comme une mère poule de ses trois fils. Il s’organise, voilà tout. Levé aux aurores, il passe deux heures au bureau, pour petit-déjeuner ensuite en famille et emmener les deux aînés à l’école. La maison de campagne accueille la petite tribu chaque week-end. Tennis, piscine, course à pied, « on revient de chez eux une saine fatigue dans les jambes », reconnaît un compagnon de plein air. Sa femme, dans tout cela ? Sophie, dont le grand-père fut l’un des fondateurs de la Scac (où va se nicher le hasard !), est ingénieur-conseil, mais, sans doute par pudeur, hors de l’empire Bolloré. Grande, belle et blonde, « c’est mon vrai chef », ironise — à peine — le nouveau « manager de l’année ».
Au fait, qui donna un jour cinq talents à Vincent ?



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