Projet de loi agricole : « Il n’y a pas de meilleure façon de relancer la bataille de l’eau »

Le projet de loi d’urgence agricole fait couler beaucoup d’encre, notamment sur la question de l’eau. Voulu par le gouvernement comme un acte de « réconciliation » après les mobilisations des agriculteurs en décembre dernier, le texte a été profondément remanié lors de son passage au Sénat. Tellement qu’il pourrait devenir « une nouvelle loi Duplomb, qui met gravement en péril la démocratie de l’eau et, par conséquent, la garantie d’un partage juste de cette ressource vitale », a indiqué la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut.

Les discussions en commission mixte paritaire, le 16 juillet, s’annoncent tendues. De nombreuses organisations d’élus locaux et d’usagers, dont le poids serait affaibli au profit des préfets et des agriculteurs, se sont insurgées contre ces modifications profondes dans la gouvernance de l’eau. Même le Medef s’inquiète d’un « accaparement sans contrepartie et sans limite » de la précieuse ressource par un seul secteur. « L’Etat, en pensant qu’il réglera seul la question avec la profession agricole, sans les collectivités pour faire les arbitrages, se plante royalement, tranche Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire Bretagne et du Cercle français de l’eau. Il n’y a pas de meilleure façon de relancer la bataille de l’eau. »

L’Express : Le projet de loi d’urgence agricole est vivement critiqué par de nombreuses organisations : élus locaux, usagers, industriels… Même le Medef sonne l’alerte. Vous qualifiez le texte actuel « d’irresponsable », qui pourrait conduire à des « renoncements terribles ». Pourquoi ?

Thierry Burlot : Nous commettons une grave erreur. J’ai vécu les événements de Sainte-Soline [NDLR : la manifestation contre les mégabassines, en 2023 dans les Deux-Sèvres, qui a fait près de 250 blessés]. J’y ai tenu une médiation. Ce qu’il s’est passé à l’époque, c’est une guerre de l’eau organisée sans les territoires. L’Etat, en pensant qu’il réglera seul la question de la gestion de cette ressource avec la profession agricole, sans les collectivités pour faire les arbitrages, se plante royalement. Ce projet de loi laisse penser deux choses. La première : il fait croire qu’il n’y aura pas de manque d’eau à l’avenir à cause du changement climatique. La deuxième : que l’Etat va pouvoir construire des stockages partout, sans aucun problème. C’est ahurissant. Il n’y a pas de meilleure façon de relancer la bataille de l’eau

Faut-il tout de même construire des stockages d’eau ?

Je ne suis pas contre ! Mais il convient de bien définir les usages et les garanties. Une petite retenue collinaire, dans les bassins parisien ou aquitain, n’a rien à voir avec les stockages en Auvergne, où l’on parle de millions de mètres cubes d’eau. En Bretagne, à partir du mois d’avril, un mètre cube distribué sur deux a été stocké. Sans cela, nous n’aurions déjà plus d’eau au robinet. Certes, il n’y a quasiment pas d’irrigation dans la région. Mais s’il faut en faire un peu, on le fera en instaurant une réflexion collective. Je suis pour des débats régionaux : le partage de l’eau relève de l’aménagement du territoire. C’est de la politique. Les gens sont conscients des enjeux : nous devons nous adapter tout en atténuant notre empreinte.

Nous parlons beaucoup des agriculteurs, car ils sont en première ligne et vivent une situation déstabilisante. Très inquiétante même. La canicule, la sécheresse, les incendies : nous sommes tous un peu dépassés par les événements. Aujourd’hui, c’est l’irrigation. Mais demain, ce sera l’eau potable, l’urbanisation, le tourisme. Et aussi l’industrie, l’énergie. Cette crise mérite bien plus qu’un débat confisqué entre l’Etat et la profession agricole.

Le gouvernement a-t-il perdu la main sur le texte ?

Totalement. Les quinze amendements qu’il a proposés, justement pour donner plus de place aux territoires et à la concertation, ont tous été rejetés. C’est un camouflet énorme. Le Sénat a poussé le bouchon très loin. Nous n’écoutons malheureusement plus que les radicalités, d’un côté comme de l’autre.

Ce projet de loi remet-il en cause toute la gestion de l’eau à la française ?

Evidemment ! Toucher à la démocratie de l’eau, c’est toucher à la loi de 1964 qui a fait école dans le monde – sur les usages, le partage et la concertation. Difficile, ensuite, d’en vanter les mérites à l’étranger… J’entends que le modèle de gouvernance mériterait d’être amélioré. Je suis évidemment prêt à en discuter. Mais donner au préfet le pouvoir de décider tout seul, au détriment des élus et des usagers ? Pensons-nous sérieusement qu’ils feront mieux que les autres ? C’est à peine croyable.

Les Agences de l’eau passeraient également sous la tutelle du ministère de l’Agriculture [NDLR : une tutelle conjointe avec les ministères de la Transition écologique et de l’Economie]. Pourquoi un tel changement ? Car il y a des financements derrière. Ceux de l’eau du robinet dont nous nous acquittons tous, et que certains aimeraient flécher pour payer les stockages d’eau. Mais ils ne sont pas du tout prévus pour cela ! La situation est très inquiétante.

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