« Une préoccupation majeure » : la dérive de la dette française vue de la City

Sous les ors de la Résidence de France, à deux pas d’un Hyde Park aux premières couleurs d’automne, l’ambiance du breakfast est bien solennelle. Ce 8 octobre, le ministre de l’Economie français, Roland Lescure, a convié une dizaine de grands financiers londoniens. « Un exercice de pédagogie habituel post-budget », précise son cabinet. Les circonstances, elles, le sont moins : le taux français à 10 ans flirte avec les 5 % et son écart avec l’Allemagne évolue à des niveaux inédits depuis 2012. « La conversation a été apaisée, nous avons réitéré que le déficit ne déviera pas des 5 % en 2027 et les investisseurs nous ont interrogés sur les moyens d’y parvenir », assure-t-on à Bercy.

A l’autre bout de la ville, dans le tumulte de la City, on ne prend pas la parole du ministre pour argent comptant. « Au vu des dérapages fiscaux répétés dans les budgets précédents, le ressenti général est que cet objectif semble difficile à tenir », juge Andrzej Szczepaniak, économiste Europe chez Nomura, une banque japonaise, basée à Londres. Depuis plusieurs semaines, Alexandre Stott, économiste France chez Goldman Sachs et habitué de l’Eurostar Paris-Londres, constate que la dette française est devenue « une préoccupation majeure » chez les investisseurs internationaux, notamment outre-Manche. « Le sentiment dominant est plutôt pessimiste, avec l’idée que le déficit restera élevé l’année prochaine ».

De quoi pousser certains à réduire la voilure. Aberdeen Investments, dont le siège est à Edimbourg, indique avoir réduit en septembre son exposition aux OAT, les obligations tricolores, par rapport à son indice de référence. Le gestionnaire d’actifs londonien Schroders dit « privilégier d’autres marchés obligataires d’Etat européens ». Nomura joue même la baisse des obligations françaises. « Au-delà d’un contexte politique difficile, sans amélioration nette en vue, il est préoccupant que les acheteurs ne reviennent pas malgré la baisse des prix des OAT et la hausse de leur rendement », pointe Alex Everett, directeur des investissements obligataires chez Aberdeen.

Difficiles réformes

Peu sensible aux promesses de Bercy, le monde de la finance semble déjà regarder ailleurs. « Les investisseurs sont plus attentifs aux propos du vainqueur le plus probable en 2027 – soit Marine Le Pen selon les derniers sondages – qu’à ceux des responsables actuels », pointe Mike Bell, directeur de la stratégie de marché chez RBC Bluebay Asset Management, qui estime que pour détendre les taux, il faudrait que Marine Le Pen s’engage à relever l’âge de départ à la retraite.

Andrzej Szczepaniak voit même au-delà de l’élection présidentielle : « Quel que soit le vainqueur, il fera probablement face à un Parlement fragmenté, ce qui compliquera la réduction du déficit ou la mise en œuvre de réformes ». Tous ont lu avec scepticisme cette interview de Roland Lescure dans le Wall Street Journal, avançant la possibilité de raccourcir les maturités d’émission de la dette. Le cabinet a depuis démenti le propos, déplorant une confusion dans le titre.

La plupart des experts interrogés ne croient pas à une intervention de la BCE, en tout cas dans l’immédiat. Chez Fidelity International, dont les bureaux londoniens offrent une vue imprenable sur le dôme de Saint-Paul, l’hypothèse n’est pas exclue. « A partir de ces niveaux de l’OAT, la BCE pourrait commencer à subir des pressions pour intervenir, du moins temporairement », estime Salman Ahmed, directeur de la macroéconomie du groupe. Marion Le Morhedec, directrice monde des investissements obligataires, ne tombe pas non plus dans l’excès de pessimisme : « A long terme, la France ne va pas faire faillite. Nous ne craignons pas de catastrophe majeure liée à la dette ». En attendant, les investisseurs gardent en permanence un œil sur l’écart de taux France / Allemagne : mind the gap, comme disent les Britanniques.

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