Bloquer TikTok ou Snapchat pendant les émeutes ? Pourquoi cela a tout d’une impasse
Des rues jonchées de débris fumants, des vitrines saccagées, des commerçants qui ont tout perdu… Samedi 17 octobre, dans toute la France, les casseurs avaient une longueur d’avance sur la police et sur les manifestants pacifiques rassemblés contre la vie chère et le manque de moyens dans l’éducation. Chacun tient son coupable. Dans L’Express, le préfet d’Auvergne-Rhône-Alpes, Etienne Guyot, dénonce une mobilisation clandestine orchestrée en ligne. « Le nombre était extrêmement difficile à prévoir, parce que c’était totalement inédit. Il n’y avait aucune déclaration de manifestation et tout s’est fait sur des réseaux sociaux ou des boucles cryptées. » Il n’est pas le seul à voir dans Facebook, TikTok, Snapchat, Telegram ou Discord les rouages discrets de cette immense pagaille.
L’ancien Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle Gabriel Attal a lui aussi estimé lundi, sur RTL, que « les réseaux sociaux ne peuvent pas être le point de ralliement des casseurs et le moteur du mimétisme violent ». Et que, dès lors, « nous devons pouvoir bloquer temporairement et de manière ciblée l’accès à certaines plateformes pour stopper l’effet de meute ». Un avis que partage, entre autres, le patron de la Banque publique d’investissement (Bpifrance), Nicolas Dufourcq, sur LinkedIn : « Il va falloir s’habituer à fermer très vite les RS [réseaux sociaux, NDLR] quand les émeutes commencent (…), les algos de ces sociétés enflamment la colère en cascade. »
Gabriel Attal sait de quoi il parle. A Matignon, il avait débranché TikTok en Nouvelle-Calédonie, en mai 2024, pendant près de quinze jours. Difficile, néanmoins, de considérer l’expérience comme une réussite. Saisi par des associations opposées au blocage, le Conseil d’Etat a en effet infligé au gouvernement, près d’un an plus tard, une déroute nette.
Un blocage possible, mais…
Sur le principe, l’institution laisse bien une porte ouverte. « Il existe des circonstances exceptionnelles qui permettent en théorie d’envisager un blocage des réseaux sociaux », confirme Valère Ndior, professeur de droit public à l’université de Bretagne occidentale. Y compris sous l’état d’urgence, qui fournit déjà des pouvoirs spéciaux aux autorités administratives depuis 1955. Une clarification inédite.
Mais le blocage calédonien a pourtant été jugé illégal par ce même Conseil d’Etat, et ne risque pas de se reproduire de sitôt. « Pour recommencer, l’exécutif devra prouver que la situation l’exige, qu’il n’existe aucune mesure technique alternative moins attentatoire aux libertés, et que la mesure soit limitée dans le temps », liste le juriste. Rien de tout cela n’avait été démontré en 2024. La proportionnalité de la mesure n’a pas été retenue, alors que le contexte Calédonien n’était en soi pas comparable avec celui du 17 octobre : état d’urgence déclaré, et des violences extrêmes dans lesquelles plusieurs personnes avaient trouvé la mort, dont deux gendarmes. L’Etat avait joué la carte de l’ingérence étrangère, liée à l’identité chinoise de TikTok. Un petit fiasco : Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, en avait relevé des traces sur Facebook et X, venues d’Azerbaïdjan… Pas sur TikTok.
En métropole – si d’aventure le gouvernement y tenait vraiment – il faudrait muscler l’argumentaire. L’archipel faisait à l’époque office de ballon d’essai idéal : non seulement les troubles y étaient majeurs, mais la zone était hors d’atteinte du DSA, le règlement européen qui encadre les grands réseaux sociaux, et elle est dotée d’un seul opérateur télécoms à qui ordonner le blocage, l’Office des postes et télécommunications. Quels réseaux viser, en métropole ? Combien ? Où, précisément ? Sur quels éléments tangibles ? Qu’en dirait la Commission européenne ? Comment convaincre quatre puissants opérateurs (SFR, Orange, Free et Bouygues) conscients du coût réputationnel désastreux et des risques judiciaires associés, de s’y tenir ? Puis, sur combien de temps agir ?
Autant de questions insolubles. Sans compter que les parades sont déjà toutes trouvées. « Rien n’empêche les émeutiers de privilégier en masse des messageries chiffrées ou surtout de passer par un VPN [réseaux privés virtuels, NDLR] pour continuer d’accéder aux réseaux sociaux », indique Antoine Chauvot, enseignant à l’université Paris-1-Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la sécurité intérieure, membre du Centre Internet et Société (CNRS). Les adolescents et jeunes adultes connaissent ces outils par cœur : NordVPN ou Surfshark, par exemple, sponsorisent les youtubeurs depuis des années et se sont constitué des solides clientèles en France. C’est d’ailleurs ainsi que le blocage de TikTok avait été aisément contourné, en Nouvelle-Calédonie.
Un cran plus loin, d’autres tuyaux existent : des réseaux maillés décentralisés ou des messageries à l’instar de Briar, qui fonctionnent sans serveur ni connexion à Internet et sont donc par définition impossibles à couper. Or si TikTok et Snapchat peuvent être des mines d’information pour le renseignement, tous ces canaux indépendants le sont beaucoup moins. La tactique a peu de chance se montrer décisive, à plus long terme. « Toutes les études de sociologie des mobilisations arrivent à la même conclusion : les réseaux numériques facilitent les échanges et accélèrent les mobilisations. Mais ils ne changent ni les types de militants, ni les mécanismes de politisation habituels », note Antoine Chauvot.
« Machine à diffracter les démocraties »
Faut-il toujours le préciser ? L’écrasante majorité des régimes qui ont généralisé le blocage des réseaux sociaux sont autoritaires, à l’image de la Corée du Nord, de la Chine ou de la Russie. « Ce n’est pas vraiment l’apanage des démocraties. Les grandes institutions internationales, comme la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), y sont très hostiles », souligne Valère Ndior.
Le débat risque malgré tout de se prolonger si le mouvement social s’intensifie. Car le contrôle des réseaux sociaux est une obsession méconnue du chef de l’Etat, depuis l’épisode des gilets jaunes en 2018, et des mobilisations sur les ronds-points organisées depuis Facebook. Emmanuel Macron, qui a récemment qualifié à Madrid les réseaux sociaux de « machines à diffracter les démocraties », l’avait laissé entendre dès 2023, devant des maires de communes ravagées après la mort de Nahel Merzouk, tué par un policier lors d’un contrôle routier : « Quand les choses s’emballent pour un moment, [on peut] se dire : on se met peut-être en situation de les réguler ou de les couper. » Le président de la République a aussi été l’un des premiers dirigeants au monde à vouloir en priver les moins de 15 ans. Un combat d’avant-garde stoppé net en août par le Conseil constitutionnel, qui a censuré l’interdiction au nom de la liberté d’expression.
Plutôt qu’un débranchement, l’exécutif devrait plus vraisemblablement accentuer la pression sur la modération des contenus : c’est le sens de la réunion organisée ce mardi 20 octobre entre le gouvernement et les grandes plateformes. Leur degré de coopération demeure, certes, très variable. Lors des émeutes de 2023, Snapchat, dont le patron, Evan Spiegel, a été naturalisé français, s’était engagé à supprimer promptement les vidéos d’émeutes. Vinted collabore à la suppression des annonces de reventes de produits issus du pillage de magasins. Le X d’Elon Musk, chantre d’une liberté d’expression sans limites, est en revanche notoirement plus difficile à manœuvrer.
En cas d’échec, d’autres pistes pourraient être mises sur la table, comme le bridage de fonctionnalités précises. La « Snap Map », qui géolocalise les vidéos publiées par les utilisateurs de Snapchat, et génère des points chauds qui favorisent les attroupements spontanés, a déjà été dans le viseur du gouvernement. « C’est ouvrir une nouvelle boîte de Pandore », prévient le juriste Valère Ndior. Jusqu’où aller en termes de fonctionnalité ? Sur quelle zone géographique opérer ? « Le sujet pose encore plus de questions, et dépasserait le cadre fixé par le Conseil d’Etat, car il aurait des conséquences pour des utilisateurs lambda, pas forcément impliqués dans les manifestations. » La définition d’une impasse.



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