Terres rares et métaux critiques : la difficile riposte occidentale

Une guerre d’usure se joue à l’échelle de la planète. Deux blocs asymétriques s’affrontent. Le géant chinois d’un côté, maître incontesté de l’extraction et du raffinage des terres rares. Le reste du monde de l’autre, cherchant à s’extirper de cette emprise, sans pour autant se voir fermer trop vite le robinet de ces métaux, précieux pour la défense, la transition énergétique ou l’intelligence artificielle… Car Pékin n’hésite pas à serrer la vis sur ses exportations à la moindre contrariété. Plusieurs compagnies américaines et japonaises en ont récemment fait les frais. Face à ces restrictions de moins en moins tolérables, les Occidentaux cherchent à contre-attaquer. Au dernier sommet à Evian, les dirigeants du G7 ont déclaré unir leurs forces afin de limiter cette dépendance. Une position commune bienvenue, mais qui dissimule des rythmes et des stratégies divergentes.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump mène une offensive sur tous les fronts. A l’étranger, où les minéraux critiques sont devenus un élément clé de négociations, que ce soit via des menaces – Ukraine, Groenland – ou la structuration de réseaux de coopération – Minerals Security Partnership, Pax Silica. A domicile, où il a multiplié les mesures, notamment avec l’accélération des procédures d’obtention de permis ou la création d’une réserve stratégique, le « Project Vault ».

Plus inédit encore, l’Etat, via le Pentagone, est monté l’an dernier au capital du stratégique MP Materials, qui exploite le site californien de Mountain Pass, seule mine de terres rares en activité du pays. Le secteur de la défense explore toutes les options pour se prémunir du chantage chinois. Selon le Wall Street Journal, l’armée va ainsi louer des terrains de ses bases à plusieurs sociétés minières. Elle recevra, en guise de loyer, un pourcentage de la production de minéraux, indispensables pour ses drones ou les systèmes de guidage de ses avions de chasse.

Les moyens américains

« Les Américains, très capitalisés et agiles, n’ont pas besoin de beaucoup plus qu’une impulsion présidentielle pour se mettre en ordre de bataille », constate Jean-Wilfried Diefenbacher, conseiller stratégique et financier chez Ondra et auteur de La guerre du métal. L’Europe : vassalité ou souveraineté ? (Hermann). Des mines abandonnées renaissent. A l’image de celle de Stibnite, dans l’Idaho, pour l’antimoine, délaissée depuis la Seconde Guerre mondiale. Et de nouveaux projets émergent. La société NioCorp développe dans le Nebraska une mine devant produire du niobium, du scandium et du titane. Selon son patron, Mark Smith, ces ressources attirent déjà l’intérêt de clients européens.

De l’autre côté de l’Atlantique, justement, le réveil se révèle plus lent… et moins offensif. L’Union européenne s’est certes dotée d’un plan sur les matériaux critiques, le CRM Act, en 2024. Il fixe plusieurs objectifs d’ici à la fin de la décennie : l’extraction doit permettre de produire 10 % des besoins annuels du continent, la transformation 40 % et le recyclage 25 %. Mais la Cour des comptes européenne s’est montrée sceptique sur la manière dont ces taux ont été fixés. D’autant que le problème du financement n’est pas résolu. « La Commission est davantage concentrée sur les objectifs que sur les moyens pour les atteindre », déplore Patrick Schröder, chercheur principal à Chatham House. Le signe d’un manque de vision d’ensemble ? « Nous abordons trop souvent séparément l’approvisionnement, le financement, la demande industrielle et la compétitivité, regrette Ludovic Donati, directeur chez Eramet du projet Ageli, qui mêle géothermie et extraction de lithium. Alors que nos concurrents les traitent dès le début comme les composantes d’une même stratégie. »

La France, leader en Europe

Ces failles persistantes incitent les États à agir en ordre dispersé. Certains ont pris une longueur d’avance, à l’image des pays nordiques. Avec le gisement Fensfeltet, la Norvège disposerait, à ce jour, de la plus grosse réserve européenne de terres rares. Mais l’exploitation peine à démarrer. Tout le contraire de la mine de lithium de Syväjärvi, en Finlande, entrée en activité fin février. La France occupe, elle aussi, une place de premier plan au sein de la réponse européenne. « Le rapport Varin, rendu en 2022, a déclenché une vraie prise de conscience », constate Olivier Appert, membre de l’Académie des technologies. Elle s’est matérialisée par la création d’une délégation interministérielle (la Diamms) et d’un observatoire (Ofrémi) dédiés, la signature d’accords internationaux ou le lancement d’un fonds d’investissement, approchant aujourd’hui du milliard d’euros. InfraVia, qui en a la gestion, vient d’ailleurs de boucler ses deux premiers contrats en France et en Australie. Et compte en signer bien d’autres.

Sur les terres rares, la France bénéficie d’une longue expérience. Dans les années 1980, l’usine de Rhône-Poulenc, à La Rochelle, purifiait près de la moitié du marché mondial, avant de laisser la Chine prendre le relais. Solvay, le géant belge de la chimie qui détient désormais cet actif, compte lui redonner son lustre d’antan. Son objectif ? Atteindre 30 % de la production européenne en 2030. Grenoble constitue un autre pôle d’importance sur le recyclage, avec les projets de MagREEsource et du tandem CEA Liten-Orano. Et puis Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, se rêve en vallée des aimants permanents. L’usine de Carester, dans laquelle ont investi l’Etat, le fonds InfraVia et un conglomérat japonais, doit être mise en service d’ici à la fin de l’année. Elle ambitionne de couvrir 15 % des besoins mondiaux en terres rares lourdes. Less Common Metals (LCM), acquis l’an dernier par le groupe américain USA Rare Earth, a également annoncé vouloir s’installer à proximité. Le début d’une chaîne de valeur.

Le pays ne mise pas sur un seul type de métaux. En avril, Emmanuel Macron, casque de chantier sur la tête et gilet orange enfilé par-dessus son costume, se tenait au milieu de la mine de lithium d’Imerys, à Echassières, dans l’Allier. Il vantait les mérites de ce site stratégique, un parfait exemple des 150 projets « Notre-Dame » pour lesquels les procédures seront simplifiées. Le groupe Eramet met lui aussi les bouchées doubles sur son lithium géothermal en Alsace. Ludovic Donati espère produire, d’ici la fin de la décennie, de quoi répondre aux besoins de 250 000 batteries de véhicules électriques par an. Cependant, il prévient : « Ce type de projet en Europe coûte près de 30% de plus qu’ailleurs dans le monde. »

Le casse-tête des coûts

La souveraineté a un prix. Les entreprises sont-elles prêtes à le payer ? L’effort, gérable pour l’industrie de la défense, s’annonce critique pour celle de l’automobile, déjà exsangue. « De nombreux clients du secteur des batteries préfèrent encore aller en Chine, qui dispose déjà de la technologie de raffinage et où les coûts sont nettement plus bas, déplorait Hughes Jacquemin, directeur général du canadien Northern Graphite lors d’une conférence en mai dernier. Or, sans ces commandes, les industriels peinent à investir dans de nouvelles installations. »

Les appels pour davantage de soutien public se multiplient. Le G7 y a été sensible : prises de participation, garanties et contrats d’achat figurent parmi les pistes évoquées dans son communiqué final. Brian Menell, le patron de Techmet, une société d’investissement dans les métaux critiques et les terres rares, soutenue par Washington, plaide pour « des conditions de concurrence équitables qui permettraient de rivaliser avec Pékin ». Un constat partagé par Mark Smith, patron de NioCorp : « Je suis capitaliste, mais face aux subventions chinoises, nous avons besoin d’un certain soutien de la part des pouvoirs publics. Nous allons nous efforcer de réduire nos coûts de production, pour pouvoir fonctionner sans aides d’ici dix ans. »

Des clients investisseurs

En 2025, le traitement de faveur réservé à MP Materials a été scruté avec attention par la filière. Le département de la défense américain a mis en place un prix plancher, à 110 dollars par kilogramme, sur une durée de 10 ans, pour un de ses matériaux. Le groupe australien Lynas Rare Earths a bénéficié d’un soutien similaire de la part du Japon. « Avant de généraliser ce mécanisme, il faut répondre à une question d’importance : qui va supporter le coût d’un prix plancher général ? », s’interroge Meredith Schwartz, chercheuse au CSIS. « Pour des questions de souveraineté, il faut accepter des rentabilités qui ne sont pas celles auxquelles d’autres secteurs sont habitués, pointe Jean-Wilfried Diefenbacher. L’industrie n’est pas l’IA. Il faut du capital patient, discipliné, qui puisse absorber les soubresauts conjoncturels, même s’il retourne moins d’argent. »

Autre piste pour réduire les difficultés, les clients deviennent eux-mêmes des investisseurs. « On observe, ces derniers temps en Europe, le développement de partenariats avec des acteurs industriels qui cherchent à sécuriser des contrats d’achat tout en entrant au capital de leurs fournisseurs », constate Fady Lahame, directeur pour l’Europe continentale de Macquarie Capital. Les entreprises américaines, surtout, poussent leurs pions sur le Vieux Continent. Energy Fuels, actif dans les terres rares, a récemment mis la main sur la société allemande d’aimants Vacuumschmelze, tandis qu’USA Rare Earths a investi dans le français Carester. A l’usine de Solvay à La Rochelle, des clients américains ont déjà réservé d’importants volumes, avant même que la production commence.

Une évidence s’impose. « Il est difficile de gagner la guerre du capital contre les Etats-Unis. Notre intérêt commun est de faire en sorte que s’il existe des différends, ils restent dans un périmètre que l’on contrôle. C’est-à-dire hors Chine et Russie », analyse Jean-Wilfried Diefenbacher. Mais l’équipe états-unienne semble moins soudée qu’il n’y paraît. Depuis plusieurs semaines, ses deux fleurons, MP Materials et USA Rare Earths, se livrent une bataille judiciaire sans merci. Le premier accuse le second d’avoir orchestré le débauchage d’employés clés et détourné des informations confidentielles, notamment sur un procédé de fabrication d’aimants.

Un bras de fer qui fait le bonheur… de la Chine. Car il pourrait retarder un peu plus l’émancipation des Etats-Unis. Et des Occidentaux dans leur ensemble, dont les efforts mettront des années avant de porter leurs fruits. En attendant, l’Europe reste contrainte de marcher sur un fil : conserver un terrain d’entente avec Pékin tout en prenant ses distances. Un vrai numéro d’équilibriste.

Laisser un commentaire