Dominique Bussereau : « Face aux canicules, le vrai sujet n’est plus l’alerte, mais la capacité à agir vite »
Ancien ministre de l’Agriculture et des Transports, président du conseil départemental de la Charente-Maritime jusqu’en 2021, Dominique Bussereau préside aujourd’hui le groupe de réflexion Equilibre des énergies. Alors qu’une grande partie de la France suffoque, aux prises avec la troisième canicule de l’année, il revient pour L’Express sur le manque de préparation de l’Etat face aux vagues de chaleur, le débat — souvent caricatural — autour de la climatisation et les chantiers d’adaptation qui attendent le pays, des infrastructures ferroviaires à la gestion de l’eau pour les cultures. Sa recette pour mieux adapter le pays aux fortes chaleurs ? Un zeste de technologie, de l’électricité décarbonée et surtout, du bon sens.
L’Express : Nous subissons déjà la troisième canicule de l’année. Une série dramatique qui marquera aussi bien les corps que l’esprit des Français. Face à cette situation historique, certains pointent l’impréparation de l’Etat. Partagez-vous ce constat ?
Dominique Bussereau : D’un point de vue historique, la vraie surprise, c’était 2003. À l’époque, le gouvernement était en pleine trêve estivale, les ministres étaient dispersés, et rien ne remontait du terrain — ni des maires, ni des directeurs d’hôpitaux, ni des médecins. Même en tant que parlementaire et élu local depuis des années, je n’avais aucun signal d’alerte. La violence de cette découverte a été réelle, même si l’épisode de 1976 avait déjà pris le gouvernement de l’époque au dépourvu.
Aujourd’hui, personne ne peut plus plaider la surprise. Le vrai sujet n’est d’ailleurs plus l’alerte, mais la capacité à agir vite — et notamment à sortir d’un débat stérile sur la climatisation. Alors que notre électricité est de plus en plus décarbonée, relativement bon marché, et que nous en exportons beaucoup, nous accusons un retard évident dans le déploiement de cette technologie. Dans une grande partie du parc urbain parisien – les immeubles haussmanniens, par exemple – l’installation de climatiseurs est interdite par les copropriétés et les architectes des Bâtiments de France — pour des questions esthétiques, de cours intérieures ou de bruit. Par ailleurs, une forme de combat idéologique un peu dépassé persiste. On a vu des prises de position politiques assez caricaturales sur le sujet, y compris de la part de responsables qui, depuis, ont dû rétropédaler. Or tous ceux qui tiendront un discours hostile à la climatisation par principe n’auront plus le soutien de l’opinion publique. Les scènes de gens se précipitant dans les magasins pour acheter des climatiseurs le montrent bien. Le vrai enjeu, c’est d’avoir un discours cohérent : installer la climatisation là où elle est nécessaire, sans en faire un totem, dans un sens ou dans l’autre.
En pleine canicule, la loi d’urgence agricole tente d’accélérer sur le développement des fameuses « bassines ». Mais le texte crée de nombreuses réactions épidermiques. Comprenez-vous cette opposition ?
Nous sommes, hélas, sur un sujet encore plus irrationnel que celui de la climatisation. Je le connais bien : mon département, la Charente-Maritime, compte de nombreuses réserves de substitution, et nous avons travaillé avec les Deux-Sèvres sur ces projets. Nous avons même créé un syndicat public de l’eau pour que les collectivités financent ces ouvrages et les revendent aux agriculteurs à prix coûtant — précisément pour éviter toute accusation de privatisation de l’eau.
Avec l’état catastrophique des cultures cette année — les rendements de blé, de maïs ou de sorgho s’annoncent très mauvais —, il est évident qu’il faut poursuivre et amplifier cette politique de stockage de l’eau, et non y renoncer sous la pression, comme cela a pu arriver après des épisodes de tension très vive, comme à Sainte-Soline. Sur ce dossier, la légitimité était du côté des forces de l’ordre, pas de ceux qui cherchaient à détruire les ouvrages.
Dans mon département, où un tiers de la surface est composé de marais utilisés pour l’irrigation depuis le XVIIIe siècle, le consensus local, en dehors de quelques militants, est largement favorable à ces retenues. Mais d’un point de vue national, la situation actuelle a quelque chose d’absurde : des pluies diluviennes et des inondations ont frappé le pays au printemps. Or on manque d’eau maintenant car on n’a pas su la stocker !
N’oublions pas, derrière ces querelles sur les bassines, la question, vitale, de notre souveraineté alimentaire. Lorsqu’on refuse de développer certains élevages en France, on importe davantage, par exemple du Brésil. Face à cela, la réponse n’est pas de fermer nos frontières, sauf bien sûr pour les produits qui ne respectent pas les normes sanitaires, mais de produire davantage chez nous — ce qui suppose aussi de savoir stocker l’eau.
En tant qu’ancien ministre des Transports, quel regard portez-vous sur la fragilité apparente des infrastructures ferroviaires en France ?
Le rail est une technologie du XIXe siècle qui a traversé tous les types de climats, mais la chaleur extrême pose des problèmes spécifiques : il faut ralentir les trains pour éviter que les rails ne se déforment, surveiller l’état des caténaires, s’assurer que les systèmes de climatisation embarqués tiennent la route. Certaines rames plus anciennes, comme les Corail mises en service dans les années 1970, ont d’ailleurs connu des soucis de climatisation dès leur mise en circulation par forte chaleur. De ce point de vue, la SNCF a eu raison d’empêcher certains trains de rouler récemment : on ne fait pas circuler des rames sans climatisation fonctionnelle pendant une vague de chaleur.
Le vrai enjeu, c’est le financement de la rénovation du réseau classique — celui des TER, des trains Intercités et du fret, pas les lignes à grande vitesse. Certaines caténaires entre Paris et Tours ou au sud de Limoges datent d’avant 1942 ! Nous consacrons aujourd’hui environ 4,5 milliards d’euros par an à cette rénovation ; mais nous pourrions sans difficulté en investir deux à quatre fois plus, comme le font les Allemands, qui paient aujourd’hui le prix de vingt ans de sous-investissement avec un réseau très dégradé.
Plus largement, quel bilan tirez-vous de la politique écologique du quinquennat d’Emmanuel Macron ?
Le président a eu le mérite d’en parler beaucoup, d’agir sur certains dossiers et de peser dans les négociations internationales, qu’il s’agisse des enjeux maritimes, terrestres ou aériens. Mais les crises successives — le Covid, les Gilets jaunes — ont mécaniquement limité l’ampleur de l’investissement public dans ce domaine.
Il y a aussi un problème plus structurel : l’instabilité chronique à la tête du ministère de l’Ecologie. Sous des ministres comme Robert Poujade ou Michel d’Ornano, la fonction s’inscrivait dans la durée. Aujourd’hui, le renouvellement permanent des ministres — et des périmètres ministériels, où la mer, la pêche ou les transports changent sans cesse de tutelle — nuit gravement à la continuité de l’action publique. Cela tient largement à la désorganisation politique de ces dernières années : un président qui met plus d’un mois à nommer un gouvernement après 2022, une majorité relative faute d’avoir dissous au bon moment, puis la dissolution malheureuse de 2024. Ces épisodes ont eu des conséquences directes sur la capacité de l’Etat à mener une politique écologique cohérente. On le voit par exemple sur l’électrification qui constitue le socle de toute politique d’adaptation. Nous sommes en retard et c’est d’ailleurs le combat que je mène aujourd’hui à la présidence d’Equilibre des énergies. Disposer d’une électricité décarbonée, abondante et bon marché partout sur le territoire, c’est la condition pour répondre simplement à tous les usages : la climatisation, les transports, le chauffage, les pompes à chaleur. C’est, à mes yeux, la base de tout.



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