D’Ormuz à Bab-el-Mandeb, le pétrole pris au piège : « Un baril à 130 ou 140 dollars ne serait pas le scénario du pire »

C’est un nouveau coup dur pour les marchés énergétiques. Les rebelles houthistes du Yémen, alliés du régime iranien, ont annoncé le 11 septembre s’être emparé du détroit de Bab-el-Mandeb, à l’entrée de la mer Rouge. Cette artère stratégique, large de 36 kilomètres en son point le plus étroit, est un maillon essentiel du commerce international. Près de 8 % des expéditions de gaz naturel liquéfié (GNL) y transitent, dont une bonne partie à destination de l’Europe, et environ 12 % du pétrole mondial. Ces perturbations, qui s’ajoutent à celles du détroit d’Ormuz, vont provoquer « des retards prolongés dans le transport maritime, un manque de navires disponibles et des prix du pétrole plus élevés« , assure l’analyste Cyril Widdershoven, expert du marché mondial de l’énergie et des affaires maritimes. Et il prévient : « Toutes les conséquences de cette situation ne sont pas encore visibles. » Entretien.

L’Express : Au cœur de l’été, vous écriviez, que « le monde continue de se focaliser sur le mauvais détroit », celui d’Ormuz au lieu de Bab-el-Mandeb. Ce dernier vient d’être pris par les rebelles houthistes. Quelles sont les conséquences pour le monde de l’énergie ?

Cyril Widdershoven : La situation demeure confuse. Mais l’on peut dire, de manière générale, que les Houthis ont pris le contrôle du littoral yéménite, ainsi que de certaines îles. Les volumes normaux d’exportations de pétrole saoudien qui pouvaient encore transiter par le détroit de Bab-el-Mandeb sont hors circuit. Tout simplement. En parallèle, une attaque de drones a frappé et endommagé l’oléoduc Est-Ouest en Arabie saoudite, qui relie le golfe Persique à la mer Rouge, soit une voie de contournement du détroit d’Ormuz. Tant que cette infrastructure ne fonctionne pas, 5 à 7 millions de barils par jour sont perdus, faute de pouvoir transiter par l’oléoduc puis par Bab-el-Mandeb.

La capacité de stockage du pays se situe entre 5 et 6 jours seulement. Deux options s’offrent alors à eux. Soit ils trouvent du stockage supplémentaire – mais où ? Soit on ralentit la production globale de pétrole, de façon à ne pas pénaliser celle d’Arabie saoudite. Parce que si l’on ferme les champs trop rapidement, les dommages causés aux équipements des puits peuvent être importants.

Existe-t-il d’autres options de circulation et de transport ?

Oui, une autre : aller vers le nord, utiliser l’oléoduc Sumed et passer par le canal de Suez. La zone, déjà relativement congestionnée, va devenir encore plus encombrée, ce qui entraînera des retards. Pour l’Asie, sans le raccourci de Bab-el-Mandeb, cela signifie emprunter la route la plus longue par l’Afrique. Soit un mois de plus de trajet, aller-retour. Car même si les Houthis disent qu’ils ne viseront que les navires saoudiens et liés à Israël, les armateurs ne prendront pas le risque de traverser.

Et en dehors du canal de Suez ?

Rien. Tous les ambitieux projets dont on peut entendre parler – les oléoducs Irak-Syrie, Irak-Jordanie, Irak-Israël, le gazoduc Qatar-Turquie via la Syrie – vont prendre des années. Si l’on regarde la géographie, la voie la plus sûre reste celle que nous utilisons déjà.

Quelles régions du monde vont être les plus durement touchées par cette crise ?

En premier lieu l’Asie, surtout l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan et les Philippines. L’Europe sera aussi durement touchée. Mais il ne faut pas non plus oublier les pays du Moyen-Orient : l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, l’Irak. Ils vont perdre des milliards de dollars chaque jour, ce qui pourrait entraîner de l’instabilité. Toutes les conséquences de cette situation ne sont pas encore visibles.

Combien de temps les Houthis pourront-ils tenir Bab-el-Mandeb ?

Le détroit n’a jamais été formellement « fermé » au sens d’un blocage total et durable, mais il a déjà connu plusieurs graves perturbations par le passé. Avant la guerre en Iran, le trafic total via la mer Rouge et Bab-el-Mandeb n’était encore qu’à 50-55 % de sa capacité totale. Gardons-le à l’esprit. Alors même si l’Iran signait un accord avec l’administration Trump – ce que plus personne ne croit – et si les Houthis rouvraient tout aujourd’hui, il faudrait des mois pour revoir les volumes qui transitaient avant la guerre en Iran. Les premiers effets se verraient fin octobre, et si un accord tient, ce dont je doute, nous retrouverions peut-être une situation normale entre janvier et février prochains.

Nous nous dirigeons donc vers des retards prolongés et contraints dans le transport maritime, un manque de navires disponibles et des prix du pétrole plus élevés. Je pense d’ailleurs que les prix actuels ne le sont pas tant que cela. Un baril à 107 ou 108 dollars ne reflète pas la situation réelle du marché. Les prix vont remonter quand une partie de la demande asiatique, mise en pause, va revenir pour reconstituer ses réserves stratégiques. Voir un baril de pétrole à 120, 130 ou 140 dollars n’aurait rien de surprenant du tout. Ce ne serait pas le scénario du pire.

Cette situation était-elle prévisible ?

J’évoquais déjà un scénario de ce genre en 2025. J’écrivais aussi sur Ormuz depuis des années : on me disait que cela n’arriverait jamais. Le Covid n’était pas censé arriver, la guerre entre la Russie et l’Ukraine non plus. Ces événements devraient en théorie être intégrés comme une hypothèse possible dans n’importe quel exercice de planification. Mais personne ne l’a fait pour Bab-el-Mandeb. Ni le secteur maritime, ni aucun gouvernement, ni l’Otan – et les Etats-Unis encore moins. Les Iraniens ont été les seuls à toujours dire qu’ils finiraient par le faire.

La géographie est tenace. Pour le transport maritime, seules quelques options existent pour que 20 millions de barils puissent quitter le Moyen-Orient quotidiennement. Si l’on veut nuire aux Etats-Unis ou à n’importe quel ennemi, on ferme Ormuz. Si l’on veut compliquer la situation, on ferme Ormuz et Bab-el-Mandeb. Et si l’on cherche vraiment à tout saboter, on ferme ces deux détroits et on frappe le canal de Suez…

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